Le Syndicalisme (French)

Le Syndicalisme

I. Theorie, organisation, activite

Nombreux textes inedits, traduction & notes de Roger Dangeville

Introduction

Syndicalisme et environnement

Selon marx, on ne resout un problem qu’en empechant qu’il se pose a nouveau. pour cela, on doit agir sur les causes qui debordent le champ etroit ou le problem se manifeste.

La conception bourgeoise suggere, elle, que plus un individu restraint sa sphere d’action et de connaissance en se specialisant, plus il est efficace. C’est le cas de l’expert modern qui limite sa competence a son proper domaine et affirme ne rien connaitre a celui du voison, avec lequel il a passe implicitement le pacte suivant : nous devons empecher a tout prix qu’on s’apercoive que nous sommes gonfles du vide le plus complet, meme dans nos secteurs respectifs.

Contrairement a l’expert, le syndicaliste doit etre plus qu’un syndicaliste, car son domaine d’activite s’etend jusqu’aux conditions economiques et sociales du capitalisme et meme du socialisme. En effet, le syndicalisme est par excellence le terrain ou s’exerce ce que marx appelait l’activite autonome du proletariat, voulue et animee par les ouvriers eux-memes au niveau de leurs interest immediats, aussi bien que futurs et generaux, de classe.

Le syndicalisme se relie a une phase determine de l’evolution des forces productives de l’humanite. Les lutes et revendications syndicales sont nees de l’exploitation capitaliste, et le syndicalisme ne se concevait pas avant l’existence du capital. La premiere condition en a donc ete la separation du producteur d’avec ses moyens de production, soit la condition prealable meme de la production capitaliste. Le syndicalisme s’etend avec l’expropriation de plus en plus complete et geberale des producteurs, lorsque celui-ci ne dispose plus que de sa force de travail, qu’il vend au capitaliste contre un salaire. Il ne lui reste plus alors qu’un seul moyen pour se defender et s’affirmer : s’associer avec les autres salaries de la meme condition pour des actions de resistance en vue dy but final : s’approprier de nouveau, a l’echelle collective, les moyens de production.

A l’interieur de cet immense arc historique, le syndicalisme evolue considerablement. Au debut du capitalisme, par exemple, les syndicats surgissaient directement des mouvements de protestation et de revendicationslocaux, partiels et momentanes : aussitot apres l’agitation, l’organisation se desagregeait. Beaucop plus tard, les syndicatsprirent d’autres proportions, s’organisant en associations plus generals et complexes, durables. Les comites d’action, les organisations d’entraide et de solidarite, les societies de secours mutual, les caisses de resistance, les chambres syndicales evoluerent progressivement vers le syndicat de métier ; celui-ci , a son tour, se transforma en federation corporative, puis, sous l’effet du developpement de la production, en syndicat d’industrie, et enfin en confederation (nationale ou international) de syndicats d’industrie, eux-memes rattaches au parti politique du proletariat, voire a l’internationale.

Au bout du cycle, apres la conquete revolutionnaire du pouvoir politique par le travail, le syndicat se generalise au fur et a mesure de la reappropriation de la production par les ouvriers, et finit par se fonder dans l’organisation communautaire de la production et de la societe, debarrassee des rapports mercantiles, de la division du travail des classes et de l’etat.

L’evolution de la nature et des fonctions des syndicats est etroitement liee au development de la production, et l’economie ne procede pas par sauts. Contrairement a ce qui se passe en politique, qui est le domaine des superstructures d’organisation ou se heurtent les forces organisees ou non, legales ou non, coiffees par l’etat, violence concentree, l’economie ne procede pas par bonds. Sur le plan economique, l’extension des forces productives ou d’une enterprise depend uniquement d’un travail suivi, et lui est proportionnelle.

Dans le domaine syndical, les revendications et les forms d’organisation sont, plus que partout ailleurs, evolutives, se developpant sur le terrain solide des realities matrielles. Cependant, ells sont confrontees a toutes les contradictions du capitalism don’t le developpement est au plus haut point inegal. Meme dans les pays les plus avancies, on voit en effet subsister des secteurs entiers de travail encore semi-capitalistes, a cote des forms les plus socialisees. Il est donc inevitable que les syndicats d’industrie – ceux de la metallurgie, de la chimie, du batiment et de l’alimentation, par exemple – prennent le pas sur les syndicats de metrier de type corporative – ceux des charpentiers, couvreurs, verriers, par exemple – qui correspondent a un developpement caracterise non par la specialite productive du capital, mais par la qualification due travail humain.

Cependant, la coordination des divers types de sundicats ouvriers ne s’effectue pas a l’image capitaliste. Les bourgeois, eux, surmontent la division du travail a la facon des capitaux, ceux des secteurs de pointe predominant sur tous les autres, grace a l’enorme concentration des forces productives qu’ils representent. La liaison se fait ensuite par le reseau des banques d’affairs et d’investissement et par l’etat avec sa force organisee. Il s’ensuit une coordination specifique de classe qui evolue en liaison etroite avec les forces plus concentrees et les plus dynamiques : l’ordre hierarchique de la societie civille bourgoise se retrouve accentue dans l’organisation de la classe dominante en oligarchie toute-puissante et despotique.

Dans une page vibrante du Capital, synthese de l’experience tiree des lutes acharnees du proletariat anglais oiur des conditions de vie meilleures et marquees par des conquetes sociales remarquables, Marx definit les conditions non pas de la coordination, mais de l’unite du proletariat: “Il faut que les ouvriers ne fassent qu’une seule tete et un seul Coeur” Cette union des forces engages dans le process de production social se realise de maniere elementaire dans les lutes economiques et les mouvements syndicaux. Elle implique, selon Marx, l’opposition la plus categorique au monde bourgeois, l’abolition de la concurrence des ouvriers entre eux, la lute contre les hierarchies et le particularisme corporatif. Enfin, grace a la generalization des mots d’ordre et des actions, la fusion des revendications economiques et politiques, l’association international des travailleurs s’emparera du pouvoir politique, expropriera les expropriateurs capitalists et instaurera le regne due travail sur la production et la societe.

C’est tout cet ensemble qui constitue l’environment et la trama des syndicats, et determine leurs roles et leurs fonctions multiples.

Syndicalisme et revendications

Contrairement a ce que suggerent les conditions actuelles de triomphe arrogant du capitalisme, l’activite syndicaliste n’est pas un eternal recommencement, l’acquis d’hier se defaisant au cours de la nuit et tout etant chaque fois recommencer. Marx a toujours combattu cette conception due syndicalisme, en prevenant qu’on y cedait lorsque les syndicats limitaient leur action et leurs revendications au seul plan economique.

Si l’on s’y enferme, les mecanismes du capitalisme obligent les syndicats a un veritable travail de Sisyphe : le developpement general de la production, capitaliste implique qu’une conquete acquise, meme si elle n’est pas bientot remise en question purement et simplement, ne constitue meme plus un minimum supportable aux ouvriers au bout de quelques annees.

Marx en donne un exemple dans Le Capital : “Pendent trente ans, les concessions que la classe ouvriere arracha resterent purement nominales. De 1802 a 1833, le Parlement emit trois lois sur le travail, mais il eut bien soin de ne pas voter un centime pour les faire executer” Marx pursuit en disant que les ouvriers anglais n’avient cependant pas lutte en vain, puisque la journee de travail normale passait de 15-16 heures a 12 (loi de 1833) et a pement technique de l’industrie rendait bientot cette nouvelle journee de travail intolerable, car, dans l’intervalle, le capital avait introduit le machinisme a une grande echelle et intensifie le rythme de travail au point d’extorquer advantage de plus-value en dix heures qu’en quinze ou seize auparvant. Les ouvriers anglais furent donc contraints, simplement pour defendre leur integrite physique, a revendiquer la journee de huit heures, revendication que Marx et Engels n’estiment pas pariculierement exageree en 1865.

Loin de s’arreter, les lute ne font donc que s’intensifier avec le developpement du capitalisme et gagner des secteurs de contestation ignores au debut de l’ere industrielle. Tant que le capital n’est pas renverse, chaque conquete, au lieu d’amenuiser les contradictions sociales ou de diminuer les causes de la lute de classe, ne fait que multiplier les fronts de bataille, fournissant un mobile permanent a une lutte plus apre et plus decisive. Des que les travailleurs salaries forment la grande majorite de la population, leurs revendications depassent de loin le plan economique des conditions de travail immediates au sein de l’enterprise et la fixation du niveau entre plus-value et salaires.

La classe ouvrire s’apercut en effet que “les maitres de la terre et les capitalists utilisent leurs privileges politiques pour defendre et perpetuer leurs monopoles economiques” elle commenca donc a exiger que l’etat promulgue des lois reglant la journee de travail et impose, de maniere coercitive, leur respect aux capitalists assoiffes ne voient qu’en moyen de gagner un peu plus : prolonger leur journee de travail, deprimant ainsi les salaires de la grande masse des travailleurs de leur categorie.

Bientot, la classe ouvriere devait reclameregalement une part due povoir politique (chartisme), car composant maintenant la force principale (et la seule productive) de la population, elle ne pouvait plus admettre que les forces de l’Ordre intervinssent systematiquement contre ellse, au moindre appel de n’importe quel patron ou juge a la solde due capitaliste local, pour briser une greve, en invoquant la “liberte du travail.” Elle ne pouvait supporter plus longtemps que les ouvriers ne pussent se reunir et s’associer pour debattre de leurs interets et des meilleurs moyens pour les realiser , ni que les ouvriers soient tenus a l’ecart de l’ecole, en etant prives du plus elementaire des moyens de communication intellectuels. Il devenait inadmissible que les ouvriers ne pussent s’exercer au métier des armes pour defender leur cause avec les moyans adequats, cependant que le patron etait le maître absolu, non seulement dans son usine, mais encore dans les quartiers ouvriers, ou maisons et magasines lui appartenaient, etc. mieux, on s’apercut que la vie de l’ouvrier ne se deroulait pas sulement au milieu des machines de l’enterprise, mais qu’elle etait conditionnee par toute l’organisation politique et sociale qui le maintient de force dans son statut de travailleur salarie.

En accord avec le developpement social reel, la conception marxiste du syndicalisme ne peut etre qu’historique et economique. C’est pourqoi, meme du point de vue de la forme, Marx et Engels n’ont jamais traite a part la questions syndicale. Aussi, pour rassembler les textes sur cette question, avons-nous du choisir dans toute leur aeuvre les passages, etudes, articles, manifestes et resolutions relatifs au syndicalisme. Il ne faudrait pas en conclure que le marxisme ne s’en soit pas veritablement preoccupe. Au contraire, ce n’est qu’en procedant de la sorte qu’il a traite cette question a fond et avec serieux.

Syndicalisme et Politique

Par definition, l’economie a toujours ete jusqu’ici politique : n’importe quell acte productif implique un certain systeme de rapports sociaux (politiques dans les societes de classe) et a un effet politique de conservation, de renforcement ou de bouleversement des rapports sociaux etablis. Cependant, au debut du capitalisme, l’action economique ou revendicative du proletariat n’avait pas – et be pouvait pas avoir – d’effet politique de caractere, directement proletarien. Cet effet ne pouvait etre qu’indirect, restant enferme dans les limites de l’ordre economique, politique et social du capitalisme, du moins tant que son mode de production restait progressif pour l’humanite et constituait une phase de developpement necessaire de la societe. Dans ces conditions, les capitalists s’appropriaient non seulement le produit du travail ouvrier, mais encore les resultants politiques des luttes ouvrieres, deformant et maltraitant, au niveau des institutions, la volonte et les aspirations des masses au point de les retourner finalement contre ells, ce qui ne manquait pas de susciter un certain apolitisme au sein de la classe ouvriere, apolitisme helas tenace au niveau syndical.

Ce n’est qu’a un stade de developpement plus avance du capitalism et de l’organisation du proletariat que Marx-Engels insisteront avant tout sur le caractere politique des luttes revendicatives, concentrant tous leurs efforts pour demontrer que le proletariat doit arracher a la bourgeoisie le monopole de la politique, grace auquel elle regne sans conteste non seulement sur la production, mais encore sur la societie tout entire. Ils expliqueront en outre que, pour le proletariat, l’economie ne deviant politique qu’d un certain nieau quantitative de l’action : par exemple, lorsqu’une greve est generale ou pose des revendications sociales interessant toute la classe ouvriere. C’est dire qu’ils demandent aux ouvriers de depasser les actions et revendications purement categorielles et partielles pour generaliser leur champ de lutte et de programme, s’ils ne veulent pas etre reabsorbes par la politique et l’economie bourgeoisies : cf. infra, p. 99-100.

Marx-Engels ont ainsi centre toute leur lutte, d’abord en Angleterre, puis dans les pays devenus pleinement capitalists en Europe occidentale après 1871, sur la necessite de la lutte politique, d’ou leurs attaques violentes contre l’apolitisme des anarchists et la politique reformiste d’une large fraction social-democrate.

A premiere vue, il semble paradoxal que le reformisme, qui fleurit surtout dans le domaine politique et plus particulierement au Parlement, rejoigne la position de l’anarchisme qui rejette toute action politique. En fait, les deux courants on ten commun qu’ils nient la necessite, reelle er actuelle, d’une politique independante et antibourgeoise du proletariat.

D’emblee, les anarchists nient la necessite d’une politique, abandonnant la sphere politique a la bourgeoisie. Quant aux reformistes, ils la nient, en pratiquant une politique en derniere analyse bourgeoise, puisqu’ils ne defendant qu’une politique du possible dans le cadre des institutions bourgeoises et, s’ils revendiquent les buts finaux du socialisme ou du communisme, ce n’est jamais qu’en paroles, puisque pour eux seules comptent les realisations immediates. En somme, en politique, l’anarchisme s’identifie au reformisme en general ; mieux, il le complete la ou ne sevit le reformisme, par exemple dans l’action syndicale, a cote des grands syndicats passes au reformisme. Tous deux, quoique de maniere oppose, sabotent, consciemment ou non, l’action revolutionnaire du proletariat, en niant la necessite de ce parti politique par lequel, selon Marx, le proletariat se constitue en classe autonome et distincte de toutes les autres clases de la societe bourgeoise et fixe pour but a toutes ses actions le renversement due capitalisme et l’instauration du socialisme, faute de quoi le proletariat n’est qu’une classe enfoncee et perdue dans la societe bourgeoise.

Cependant, si le parti de classe doit exercer une influence politique et revolutionnaire sur le mouvement economique du proletariat, le mouvement economique du proletariat doit constituer la base vitale du party politique de classe.

Le simple bon sens suggere qu’il ne devrait pas exister de separation entre revendications immediates et revendications finales ou, si l’on veut, entre action directe et revolution. Il est absurd, en effet, de supposer qu’un communiste (ou un socialiste) puisse ne pas etre revolutionnaire, puisque, etre communiste (ou socialiste) veut dire reconnaitre par definition que l’ordre social actuel doit subir une profonde revolution. Pourtant cette division existe, et ellse repose sur la plus ou moins grande importance que l’on attribute soit aux revendications immediates—reformes—qui sont levier, soit a la revolution communiste, qui est le but. L’antagonisme entre le travail quotidian, pratique, et les aspirations revolutionnaires, finales, due proletariat n’existe que dans l’esprit de ceux qui se meprennent sur le mouvement socialiste ou le deferment. Les revolutionnaires accordant donc la plus grande importance au but final, sans negliger pour autant les conquetes quotidiennes du proletariat. Les reformistes, eux, accordent en pratique toute leur attention aux realisations immediates, mais negligent tout ce qui se rattache au but final, ce qui n’est d’ailleurs pas sans resultant sur l’issue des luttes immediates ells-memes.

On ne repetera donc jamais assez qu’il faut donner une enorme importance a toutes les manifestations de la lutte de classe du proletariat, y compris, bien entendu, a celles qui visent a des ameliorations immediates, c’est-a-dire a celles qui servent a preparer la consciounce revolutionnaire des masses. Mais en meme temps, il ne faut cesser de repeater que toutes les ameliorations que le proletariat conquiert au sein de la societe capitaliste sont tot ou tard remises en question par une reaction bourgeoise ou par un developpement ulterieur de la production, de sorte que le proletariat doit prendre une conscience toujours plus profonde de l’antagonisme de classe et se preparer a des combats plus decisifs. Comme dit le Manifeste : “parfois les ouvriers son victorieux, mais leur triomphe est ephemere. Le vrai resultat de leur lutte, ce n’est pas les succes immediat, mais l’union grandissante des ouvriers.” Dans ces conditions, l’erreur impardonnable des reformistes ou opportunists reside dans le fait qu’ils font croire aux ouvriers que les ameliorations, toujours minims et limitees, representent quelque chose de stable, un acquis definitive, bref une fine.

Le parti revolutionnaire ne suscite pas les luttes des ouvriers : l’origine et la cause de la lutte de classe se trouvent spontanement dans les contradictions economiques et sociales du mode de production et de distribution capitaliste. En revanche, le succes de ces luttes est conditionne essentiellement par l’organisation de la classe surgie due sein meme de ces luttes, c’est-a-dire par le niveau de conscience et les directives politiques, tactiques et sociales. Que leparti du proletariat soit revolutionnaire ou non, c’est ce qui determinera le resultat final des luttes de classe “spontanees.” En d’autres termes, les luttes due proletariat ne suivent pas une impulsion accidentelle, intemporelle et irrationnelle ; ells obeisant a des facteurs a la fois economiques et politiques, des facteurs productifs autant que des facteurs de conscience, de methode et d’organisation, que le parti politique concentre et assure au maximum.

A cote de la lutte pour les ameliorations immediates et pour la constitution de noyaux organises de resistance, ce parti doit donc entretenir chez les ouvriers la conscience du caractere relative de tout ce qu’ils peuvent conquerir dans les limites imposes par l’economie bourgeoise. Il doit leur rappeler avec insistence les grandes difficultes, les multiples luttes, les conflits qui attendant la societe avant que puisse etre instuare un systeme social meilleur. Il doit leur faire comprendre que, tout en defendant leurs interest et leurs indeaux propres, il faut qu’ils soutiennent le proletariat d’autres regions et pays dans son assaut contre la societe bourgeoise. Il doit profiter de chacune de leurs tentatives d’ameliorer leur sort pour leur montrer comment—meme quand ils l’auraient ameliore—ils demeurent, selon l’expression d’Engels, des esclaves salaries, des desherites, des objets de derision, des ouvriers produisant la richesse pour toutes les autres classes de la societe, qui sont et demeurent privilegiees, materiellement, culturellement, politiquement et socialement. Il doit leur montrer comment la societe qui les presente maintenant, eux aussi, comme des “privilegies,” reserve a leurs enfants un avenir d’insecurite economique et d’humiliations sociales et politiques. Il doit rappeler que le succes limite des revendications economiques—par exemple, la semaine des quarante heures en 1936—ne reout pas les problemes politiques de la societe, a savoir la guerre qui detruit non seulement un capital productif gigantesque, mais encore et surtout des travailleurs par millions et pauperise des pays et continents entiers.

En somme, il doit susciter et entretenir, non pas un illusoire sentiment de satisfaction, mais, au contraire, un vif sentiment de revolte qui pousse a la solidarite de tous les exploites et de tous les opprimes et represente le premier ressort de la pensee et de l’action socialistes. Tout cela les reformistes negligent de le faire, non seulement parmi les couches sociales non ouvrieres qu’ils pretendent conquerir et qui sont difficiles a convertir au socialisme meme s’il s’agit d’intellectuels, mais encore et surtout parmi les ouvriers auxquels ils appliquent les criteres de la mesquine quietude petite-bourgeoise.

Ce n’est pas la methode marxiste de la lutte de classe qui a fait faillite dans la politique reformiste, c’est cette methode qui y est deformee. Telle est l’origine du malaise et de la faillite des reformistes de tous les temps.

Pour etre revolutionnaire, le parti marxiste n’a pas besoin de tricher avec la realite. Contrairement a la methode reformiste, la method marxiste nourrit sa propagande et l’action des masses de la realite des choses, car c’est justement la realte—les antagonisms de classe existants—qui rend les masses revolutionnaires. Aujourd’hui, l’action directe des larges masses non encore organisees et les innombrables greves sauvages qui debordent regulierement et partout les garde-fous des directions syndicales portent temoignage de ce que l’environnement social n’est pas toujours de couleur jaune ou rose.

[l’unification de la classe ouvriere, c’est-a-dire de tous les travalliers individuels, ne sera realisee qu’apres plusieurs decennies de socialisme : la question syndicale continue donc de se poser apres la conquete du pouvoir. P. 62]

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Internationale, syndicats et associations de production

Dans les annees 1864 a 1871, Marx et Engels soumettent leur programme revolutionnaire a l’epreuve du feu, et nous assistons a la formation consciente et organisee de la class ouvriere par-dela les frontiers nationales, avec la naussance du parti politique de classe de tout le proletariat : la I Internationale.

Dans la vague de faits qui entoura cet evenement, nous verrons plu particulierement le role que Marx et Engels ont attribute aux syndicats dans l’organisation international du proletariat, c’est-a-dire dans la naissance et le developpement d’une nouvelle classes ur la scene mondiale.

L’une des conditions pour le deroulement revolutionnaire de la lutte de classe jusqu’a la victoire, c’est l’existence d’une Internationale de la classe ouvriere qui plonge des racines solides dans la production et les conditions de viematerielles du proletariat, grace a ce que Marx appelle “l’organisation de la class ouvriere par le moyen des syndicats.”

L’organisation syndicale de classe, exterieure au parti politique du proletariat, mais solidement liee a lui, represente la premise objective a une action fructueuse de ce dernier. Le parti de classe a pour tache principale de penetrer, d’organiser et de diriger les syndicats, sans limiter son action aux frontieres de telle nation, ni a telle ou telle branche d’activite particuliere. Conscient du developpement social et international du capitalisme, il developpe son action sur les conditions de tous les autres pays. Ainsi, aux yeux de Marx, la direction de l’action revolutionnaire ne sera pas le privilege du proletariat ou du parti de la nation economiquement la plus avancee—l’Angleterre du siècle dernier–, mais sera confiee a la direction de l’Internationale qui, seule, peut defender efficacement les interets generaux du mouvement revolutionnaire : “Ce serait pure folie, pour ne pas dire un crime, que de laisser [ce grand levier de la revolution proletaire que sont les syndicats] entre des mains purement anglaises.”

Ce n’est pas la une pretention exorbitante, ni une soif abusive de pouvoir du red terror doctor Marx. Pour que le proletariat triomphe, il faut unifier toutes ses luttes, en un developpement coherent, de facon a ce qu’elles aient un objectif et une methode communs, grace a quoi seulement on peut parler d’une classe, par-dela les situations locals, les diverses categories professionnelles, les frontieres et les races.

Cette unite est le fruit d’efforts historiques et ne se realise qu’au travers d’une modification de l’action spontanee des individus ou groupes, grace a l’action et aux directives du parti, de sorte que les masses eprouvent le sentiment et la conscience de constituer veritablement un seul et meme corps, en ayant un but et un programme communs : l’abolition du salariat, comme le repetent inlassablement Marx et Engels. Meme si le parti ne regroupe physiquement qu’une fraction de travailleurs, c’est cependant par lui que se realise l’unite du proletariat, en ce sens que les ouvriers de differents métiers, de diverses localites et nationalites y participent sur le meme plan, avec la meme finalite, les memes methodes et les memes regles d’organisation.

Cette union est purement formelle avec la federation des syndicats des divers métiers ou industries, voire avec l’alliance des partis politiques ouvriers, meme s’il en resulte des effectifs superieurs a ceux du parti de classe. Toutes ces forms d’organisation ne satisfont pas au posulat fondamental de l’union de tous les ouvriers, parce qu’elles n’ont ni cohesion ni unicite des buts et des methodes.

Cependant, telle quelle, l’organisation syndicale est le premier stade de la conscience et de la pratique associatives de ouvriers, du fait qu’elle les oppose aux patrons, meme si ce n’est que localement et partiellement.

En outre, justement parce qu’elle est un stade premier de conscience et d’organisation des masses, c’est ellse qui les conduit sur le terrain de la lutte concentree et centralisee contre le regime capitaliste, car elle rassemble les ouvriers, en raison de leur condition commune d’exploitation economique, et les rapproche de ceux qui se trouvent dans d’autres localites ou d’autres métiers, contribuant ainsi a former une conscience de classe. Etant transition, l’organisation syndicale doit entre unifiee, et il est absurde de la scinder en raison d’une conception particuliere du programme d’action general du proletariat. De meme, il est absurde me demander aux ouvriers qui s’organisent pour la defense de leurs interets quelle est leur vision henerale de la little proletarienne, quelle est leur opinion politique. L’ouvrier peut ne pas avoir de positions politiques, ou en avoir de fausses, sans que cela soit incompatible avec l’action du syndicat ; c’est au contraire de celle-ci qu’il tirera les elements de son orientation politique ulterieure. Or, plus l’organisation est vaste, plus le champ de l’experience et de la conscience est propice.

C’est ce qui explique que les marxistes revolutionnaires soient par definition contre la scission de syndicats, lors-que la majorite des adherents ou la direction opportuniste leur donnent une orientation peu revolutionnaire. De meme, ils travaillent a l’unification des organisations syndicales lorsqu’elles sont divisees, et tendent a avoir dans chaque pays—sinon dans tous—une centrale syndicale unique. Quelle que puisse etre l’influence des chefs opportunistes, l’unite syndicale est un coefficient favorable a la diffusion de l’ideologie et de l’organisation revolutionnaire de nature politique, et c’est au sein du syndicat unique que le parti politique, et c’est au sein du syndicat unique que le parti de classe recrute le mieux, comme il peut y developper le mieux sa champagne contre des methodes de lutte erronees que d’autres proposent au proletariat.

Ceux qui freinent les luttes revendicatives, en pronant des greves articulees et partielles, sont ceux-la memes qui defendent l’autonomie des syndicats, leur specificite et leur diversite. Ils craignent que la generalisation de la lutte ne radicalise les revendications et les sentiments des masses, et portent celles-ci sous les directives revolutionnaires du parti de classe.

C’est pourqoi, avant meme que l’unite ne se realise, les marxistes revolutionnaires soutiennent energiquement la necessite de l’action d’ensemble de tout le proletariat. Pour eviter que l’unite ne se fasse que d;une maniere purement formelle, sans contenu revolutionnaire, le processus d’unification doit aller de pair avec un enlargissement et un approfondissement des luttes revendicatives. En effet, si le but final est unique, la tactique doit tender a le devenir aussi, car les differences de taxtique et de methode de lutte se ramenent finalement a des frottements, des hesitations, un contre un patronat toujours uni lorsqu’il est menace par son ennemi de classe.

En termes modernes : c’est du front unique du proletariat syndicalement organise que se developpera l’union du proletariat sur le programme politique du parti de classe, après avoir demontre, dans les luttes memes, que tout autre programme est pour le moins insuffisant. Mais c’est une equivoque extremement grave que de confondre la formule du front unique qui se propose l’unification des luttes et des organisations syndicales, et celle qui se propose la formation d’un bloc de partis, “proletarians,” c’est-a-dire la direction de l’action des masses par un comite issu d’un compromis entre divers partis ou courants. Comme l’experience l’a montre, la seconde formule—celle du bloc des partis proletariens—empeche l’unification du mouvement ouvrier, manqué son but dans la lutte contre le fascisme et aboutit a la these de la pluralite des partis après la “conquete” du pouvoir politique, soit a une simple copie conforme du parlementarisme et du regime bourgeois.

Il est tout simplement absurde d’affirmer que plusieurs partis “ouvriers” puissant unifier le proletariat en une seule classe par un seul but veritable – non demagogique et mensonger–, par exemple pour l’abolition du salariat, soit le socialisme. Dans le Manifeste, Marx et Engels attribuaient une fonction vitale au parti, celle de constituer le proletariat en classe autonome, avec sa maniere d’etre et son but specifiques. Durant toute leur vie, Marx et Engels n’ont pas admis de partage avec d’autres partis sur le plan politique et social, mais se sont attaches, au contraire, a dissoudre les sectes et pseudo-partis socialistes et a lier les syndicats au seul parti politique communiste, en realisant l’union des luttes revendicatives et des luttes politiques.

Pour faire triompher son programme, bien distinct de celui de tous les autres, le parti marxiste doit non seulement lancer des mots d’ordre chairs et radicaux, mais encore denouncer nettement les trahisons des socialistes (ou communistes devoyes), et meme les erreurs syndicalistes et anarchistes.

Seul le parti marxiste peut souhaiter veritablement (parce qu’il s’agit pour lui d’un principe programmatique et d’une necessite pratique vitale) l’unification de la classe ouvriere, et donc des syndicats et organisations economiques ouvriers. Au cours des interminables discussions sur l’unite syndicale en France, l’accent a toujours ete miss ur des questions morales de bonne ou de mauvaise foi. Mais le probleme est objectif. Les reformistes ou laquais de la bourgeoisie ne peuven pas realiser l’unite de la classe ouvriere, parce que celle-ci n’est possible que sur le terrain de classe, c’est-a-dire revolutionnaire et anti-capitaliste. En effet, en restant sur le terrain bourgeois, la classe ouvriere ne peut s’unifier, etant pratiquement dechiree en corps de métier et d’industrie, categories, hierarchies qui correspondent a l’economie bourgeoise. L’unite non revolutionnaire des syndicats, si elle etait realisable, serait purement formelle et non effective.

L’experience a montre que ce sont toujours les partis reformistes qui provoquent les scissions syndicales. Dans la situation actuelle, les syndicats sont tout a fait divises, et situation correspond a une situation de degenerescence profonde du mouvement de la classe ouvriere qui, selon la formule de Marx, est revolutionnaire ou n’est rien.

La revolution n’est pas une question d’organisation, diait Marx, au sens ou, avant de la declencher, il faudrait disposer obligatoirement de la direction des syndicats unifies ou d’un reseau fidele de conseils ouvriers (soviets) ou de 50% + 1 des membres de la classe ouvriere. En effet, la revolution est provoquee par les contradictions de la societe bourgeoise, notamment de l’appareil productif. L’unification de la classe ouvriere, c’est-a-dire de tous les travailleurs individuels, ne sera realisee qu’apres pluseurs decennies de socialisme : la question syndicale continue donc de se poser après la conquete du pouvoir. Auparavant, l’unification politique par le moyen du parti au travers des organisations syndicales ne rassemble evidemment que les elements decisifs dans la lutte contre le capitalisme et suppose une masse certes combative, mais qui ne peut avoir le niveau de conscience du militant. Il est donc possible qu’une partie des syndicats reste entre les mains des reformistes le jour de la revolution ; en revanche, ce qui est impossible, c’est que les elements decisifs et, au travers d’eux, la masse ouvriere soient sous leur emprise, car cela signifierait que la revolution a deja echoue. La condition essentielle n’est pas “la revolution eclatera-t-elle?”, mais “vaincra-t-elle?”. La reponse marxiste est la suivante : “Pour qu’au jour de la decision, le proletariat soit assez fort pour VAINCRE, il est necessaire qu’il se constitue en un parti autonome, un parti de classe conscient, separe de tous le autres. C’est ce que Marx et mois nous n’avons cesse de defender depuis le Manifeste de 1848” (Engels a Trier, 18-12-1889).

Le parti est donc la question premiere et fondamentale, parce que c’est celle du programme et du socialisme. Ce parti historique ne peut cependant exister formellement que s’il agit concretement au sein de la classe ouvriere pour arracher partout—jusque dans les syndicats reactionaries—les ouvriers aux directions contre-revolutionteurs. Marx et Engels nous ont fourni un modele brilliant de cette liason avec la I Internationale dans ses rapports avec les syndicats, les cooperatives et les societes ouvrieres de toute sorte.

Mieux que nos mots, la polemique d’Engels avec les possibilistes (cf. les textes de 1890-92 a la fin de ce volume) illustre l’attitude a prendre vis-à-vis des syndicats reformistes, en cas de lutte d’influence avec un parti “ouvrier” non revolutionnaire. Partant du programme maximum, Marx et Engels n’ont donc pas admis de partage. Grace a cela, en dix annees de vie operante de la Internationale, les premieres societes de resistace des ouvriers urbains et agricoles se transformerent en organisations de combat du proletariat qui se pressait de plus en plus autour de son parti international de classe et de son programme revolutionnaire intervenant dans tous les secteurs. Marx et Engels en feront une puissance—non pas numerique, mais socialement explosive—devant laquelle tremblereont les grands Etats europeens.

L’historie de l’Internationale est un exemple admirable de conjonction de la classe et de son parti; dans cette union fertile, le “pauperisme” devient une classe, le philanthopisme d’Owen et des societes de secours mutuel se transforme en instruments organises et conscients de la lutte de classe; en se fondant avec le politique, l’economique prend un caractere social et revolutionnaire.

L’Internationale est a la tete de tout le mouvement ouvrier et marque de son empreinte chaque lutte, meme si elle n’y est pas physiquement presente avec ses sections et ses militants. Pour Marx et Engels, la guerre entre proletariat et capitalism se traduit en fin de compte par une guerre entre parti revolutionnaire de classe et tous les outres partis, pour ganger l’influence sur le mouvement ouvrier. Celui qui reussit a l’emporter dans cette guerre s’assure, au moment de la crise, la victoire dans le gigantesque heurt social.

C’est en posant parfaitement le probleme de la conquete de la grande masse des ouvriers comme objectif de l’Internationale que Marx et Engels ont ouvre a l’amelioration des conditions de vie des travailleurs en meme temps qu’a leur organisation et preparation revolutionnaires. C’est en pretant la plus grande attention aux luttes economiques et aux interets generaux de la classe ouvriere qu’ils ont pose la question syndicale dans toute son acuite, au caeur de l’action revolutionnaire. Cette position contraste avec celle des partis reformistes, toujours a l’affit de succes electoraux, qui pour gagner de l’influence sur d’autres couches de la societe—alors que les larges masses laborieuses demeurent solidement sous l’influence des partis plus ou moins bourgeois—etablissent des programmes de reforme avantageant les non-salaries : les compromise et les dosages remplacent alors les methodes de lutte qui, seules, transforment reellement les conditions sociales.

Dans les periodes de crise sociale aigue, les masses ont tout naturellement tendance a creer des organisations economiques capables d’entamer la lutte pour une renaissance productive au moyen du controle exerce par les travailleurs sur la production. Depuis 1917, certains admettent que les conseils ouvriers ou soviets sont seuls capables de remplir une fonction revolutionnaire et que les syndicats ont cesse de jouer ce role. Telle n’a pas ete la position de Lenine et de l’Internationale communiste, qui ont etabli la hierarchie d’organisations suivante : parti (international), soviets, syndicats, ces derniers etant les plus proches de la production et de son evolution. Aux cotes des syndicats qui existent essentiellement dans l’industrie, c’est-a-dire surtout dans les pays developpes, les soviets sont, en periode prerevolutionnaire, un type d’organisation embrassant les masses laborieuses independamment de leur métier et du niveau de leur culture politique. Lorsque le proletariat a conquis le pouvoir politique, les soviets sont les organisations d’etat de la classe ouvriere et des paysans pauvres, autrement dit le premier degree du reseau administratif, qui culmine dans le gouvernement des soviets, dirige par le parti communiste. Ce caractere politico-economique a l’echelle regionale, car ils forment l’assise territorial de l’etat, leur confere le second degre dans la hierarchie, celui qui correspond a ce que Marx definit si bien dans La Guerre Civile en France: “Dans une breve esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le teps de developper, il est dit expressement que la Commune devait etre la forme politique meme des plus petits hameaux de champagne. […] Les communes rurales de chaque department deviant administrer leurs affaires communes par une assemble de delegues au chef-lieu du departement, et ces assemblees de department devaient a leur tour envoyer des deputes a la delegation nationale a Paris : ces delegues devaient etre a tout moment revocables et lies par le mandat imperatif de leurs electeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes qui restaient encore au gouvernement central, ne devaient pas etre suppremees, comme on l’a dit faussement…” (Ed. Soc., 1953, p. 43)

Il faut absolument distinguer entre la phase pre-et post-revolutionnaire, mais ce qui importe toujours le plus, c’est l’autonomie des organisations economiques, quelles qu’elles soient, vis-à-vis de la politique des partis et de l’etat bourgeois, autrement dit leur liaison avec le socialisme revolutionnaire. Le processus revolutionnaire ne peut etre mene a terme que par une action collective et centralisee du proletariat, en subordonnant toutes les mesures adoptees a l’interet general de classe et au sort final du socialisme. Dans ce but, les organisations rassamblant des groupes de proletaires et refletant leurs interets particuliers (conseils d’usine, syndicats d’industrie, syndicats de categorie, organisations de consommateurs) doivent etre subordonnees aux directives lancees par l’Internationale ou, dans le pays ou le proletariat a triomphe, par le systeme des soviets politiques qui, de par leur nature et leur constitution, sont plus a meme de representer les interets generaux. Il n’y a pas, en effet, de coincidence directe entre les interets particuliers des groupes et associations de travailleurs issus du systeme technico-economique de la production capitaliste et les interets generaux et collectifs du proletariat. Cette coincidence tendra a se realiser seulement a un stade tres avance de la revolution communiste, lorsque la production sera socialisee et toutes les activities particulieres qui la constituent, harmonieusement subordonnees et inspirees par les interets generaux et collectifs. Avant ce stade, Durant toute la phase de transition du capitalisme au communisme, les regroupements de producteurs traversent une periode de transformation continuelle, et leurs interets generaux et collectifs du mouvement tout entire.

Les conseils d’usine, soviets, etc., ne surgissant qu’en periode de crise sociale aigue, ont un double avantage apparent sur les syndicats : d’une part, ils semblent revolutionnaires par essence, alors qu’en realite ils sont plus fragiles et exigent, pour rester revolutionnaires, que le parti soit bientot au pouvoir ; d’autre part, ils forment un reseau ou forme d’organisation qu’il est relativement facile d’etendre a toute la population industrielle ou agricole, liberale ou commerciale, bureaucratique ou militaire. Le rique e nest alors double que ce reseau veuille se substituer au parti qui defend les interets generaux, futurs et internationaux du proletariat, et delaisse tout ce qui n’est pas economique, alors que les taches revolutionnaires, militaires et politiques sont primordiales, surtout au lendemain de la victoire dans un seul pays.

Le controle de la production par les syndicats—dans la mesure ou ils existent et sont favorables a la revolution—a, en revanche, l’avantage de faire cesser, de maniere plus satisfaisante, la concurrence entre les unites de production qui, entre les mains de chaque comite d’usine, continueraient de se concurrencer. De fait, les syndicats favorisent moins le transfert de la propriete a des groupes particuliers et concurrents meme s’il s’agit d’ouvriers, voire a une classe particuliere. Ainsi Marx disait : “Transferer la terre a des travailleurs agricoles associes, ce serait livrer toute la societe a une classe particuliere de producteurs.” (Marx, La Nationalisation de la terre,” trad. Francaise dans Fil du temps, n.7, p. 167-170).

Enfin, les syndicats permettent une solution plus satisfaisante, a l’echelle de la societe, du controle de la production des echanges et de la distribution des produits (machines, matieres premieres, moyens de subsistance, etc.).

Les syndicats representent des unites plus vastes que les conseils d’usine et, de ce fait, sont plus capables—en principe—de representer un pas vers les interets generaux de la classe ouvriere, meme et surtout a l’echelle internationale. La 5 these des resolutions du 2 Congres de ‘Internationale communiste sur Le Mouvement syndical, “Les conseils ouvriers de fabrique ne sauraient remplacer les syndicats. […] Les syndicats ont organise les masses ouvrieres dans le but d’une lutte pour la hausse des salaires et pour la reduction des journees de travail, et l’ont fait sur une large echelle. Les conseils d’usine s’organisent pour le controle ouvrier de l’industrie et la lutte contre la desorganisation economique ; ils englobent toutes les organisations ouvrieres, mais la lutte qu’ils soutiennent ne peut revetir que tres lentement un caractere politique general. Mais ce n’est que dans la mesure ou les syndicats arriveront a surmonter les tendances contre-revolutionnaires de leur bureaucratie et deviendront des organisms conscients de la revolution que les communistes auront le devoir de soutenir les conseils d’usine dans leur tendance a devenir des groupes syndicaux industriels.”

Ces preoccupations et ces theses en general correspondent, comme un le verra dans les pages de Marx-Engels qui suivent, aux principes formules par le programme marxiste original et fondamental. Malgre la pretendue nouveaute du mouvement des conseils ouvriers et paysans, le phenomene est aussi vieux que les revolutions ou interviennent les travailleurs. Des conseils ont surgi chez les soldats au temps de Charles I d’Angleterre, dans les districts et sections de Paris en 1793, en Allemagne en 1849, Durant la Commune de 1871, en Russie en 1917, etc. Mais l’essentiel n’est pas dans la nouveaute ou l’anciennete du phenomene ; il est dans le role de ces mouvements spontanes dans le cycle general de la revolution socialiste, et ce role, le marxisme l’a etabli sans ambiguite possible.

4

Critique des limites syndicales

Dans cette derniere partie, Marx et Engels critiquent l’etroitesse et le conservatisme des syndicats, qui ne regroupent qu’une mince frange de la classe ouvriere et limitent leurs revendications a la defense des interets de cette aristocratie ouvriere, divisant ainsi la classe ouvriere en une fraction privilege d’une part ; et une grande masse de delaisses et de pauvres heres, d’autre part.

Engels a des paroles terribles pour ces syndicats conservateurs : ells sont a la mesure de l’horreur des ravages qu’ils occasionnent dans le proletariat et la societe entiere. En effet, a l’arriere-plan de la lutte de Marx et Engels contre la predominance de l’aristocratie ouvriere sur la masse des ouvriers non encore organises, mais revolutionnaires par instinct, se proflient le honteux abandon et la lache trahison de la Seconde Internationale, qui livra le proletariat international a la bouchiere imperialiste de 1914-1918 et prepara le recul inoui du niveau de vie general des masses qui s’ensuivit. En effet, c’est dans ce contexte que se situent desormais la question syndicale et la lutte acharnee de Marx et Engels contre la corruption et les trahisons des chefs ouvriers, liees a la prosperite des pays capitalistes les plus evolues qui exploitent Presque le monde entier.

Toute la demonstration de Marx et d’Engels dans la question syndicale se resume en une affirmation simple et Claire : seule une position generale de classe, revolutionnaire sur le plan politique et social, permet aux syndicats de remplir leur but et meme de defender tout simplement les interets immediats de tous les travailleurs.

Ainsi Marx et Engels demandent, par exemple, aux syndicats de lier le but final de l’abolition due salariat a la revendication immediate de la journee de travail legale de huit heures, qui doit etre revendiquee pour l’ensemble du proletariat international et fixee, non par convention particuliere avec chaque employeur ou categorie d’employeurs, mais par une loi coercitive s’imposant a tous employeurs et ouvriers, et ne liant pas le proletariat au patronat dans un processus de contrats ou de conventions “librement souscrits”. En pratique, la seconde revendication est entirement conditionnee par la premiere, car elle interesse le proletariat dans son ensemble et elimine la concurrence entre les ouvriers pour les heures de travail, placant chaque ouvrier ou chaque categorie d’ouvriers sur le meme pied, face au patronat. Outre que cette mesure unitaire, conquise dans la lutte economico-politique, unifie le proletariat en une classe revolutionnaire, elle prepare, en quelque sorte, l’organisation communiste de la societe future : “Ce qui explique la resistance opiniatre que les fabricants anglais opposerent a la loi de dix heures, c’est qu’ils savaient fort bien qu’une diminution de travail de deux heures accordee aux femmes et aux enfants devait egalement entrainer une diminution du temps de travail pour les adultes, car il est dans la nature de la grande industrie que le temps de travail soit egal pour tous. Ce qui est aujourd’hui le resultat du capital et de la concurrence des ouvriers entre eux sera demain, si vous retranchez le rapport du travail au capital (en abolissant le salariat), le fait d’une convention basee sur le rapport de la somme des forces productives a la somme des besoins existants.” [1]

Le recul inoui dans les conditions et horaires de travail que nous enrestrons dans cet après-guerre est lie, entre autres, a un evenement de politique generale : la guerre accompagnee de la collaboration de classe avec la grande bourgeoisie des principales puissances occidentals. C’est ainsi qu’on a vu les “communistes” participer au gouvernement, et que fut lance aux mineurs du Nord en greve le mot d’ordre: “Retournez au travail et retoussez les manches” (pour reconstruire la societe capitaliste qui venait de faire faillite une seconde fois a l’echelle sociale entiere, en moins d’une generation). Il s’ensuivit tout naturellement une longue depression generale de la condition ouvriere : abrogation, en pratique, de la journee de travail de huit heures precedemment acquise, relevement odieux de l’age de la retraite, accroissement des droits patronaux dans tous les domains, et notamment au sein des enterprises ou regne un despotisme de fabrique encore jamais vu, avec des rhythmes de travail echeveles.

La degenerescence politique et sociale des organisations ouvrieres a determine la situation actuelle de recul general des conquetes sociales, don’t l’ampleur est frappante lors qu’on confronte les revendications actuelles avec celles que Marx et Engels lancaient il y a plus d’un siècle deja.

Comme pour sanctionner ce recul, la C.G.T. a modifie l’article premier de ses statuts, celui-la meme qui etait l’expression la plus directe de la conception marxiste revolutionnaire : “La C.G.T. a pour but de grouper, sans distinction d’opinions politiques, philosophiques et religieuses, toutes les organisations composees de salaires conscients de la lutte a mener pour la disparition du salariat et du patronat, et desireux de defender leurs interets moraux et materiels, economiques et professionnels.”

Dans le nouvel article, “la C.G.T. s’assigne pour but la suppression de l’exploitation capitaliste, notamment par la socialisation de moyens de productions et d’echange.” Ce faisant, les dirigeants de la C.G.T. ont purement et simplement renie le communisme, qui est synonyme d’abolition du salariat, et c’est l’ideal de la societe des democraties populaires qui a incite les actuels dirigeants cegetistes a modifier le premier article des statuts : pour eux, le socialisme se ramene a un systeme general du salariat, celui-la meme qu’Engels decrit comme etant l’ultime phase du capitalisme : “D. – Reconnaissance partielle du caractere social des forces productives s’imposant aux capitalistes eux-memes. Appropriation des grands organismes de production et de communication, d’abord par des societes par actions, puis par des trusts, ensuite par l’Etat. La bourgeoise s’avere une classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des agents remuneres” (Anti-Duehring, Ed. Soc., 1950, p. 323).

Un aveu de taille est ainsi arrache aux dirigeants cegetistes sous la pression des faits et—a bien y regarder—du proletariat international, car comment les syndicats des pays capitalistes developpes de l’Occident lutteraient-ils des a present pour l’abolition du salariat, alors que, dans les pays “socialistes”, cette question n’est plus a l’ordre du jour officiel, bien qu’elle le reste sans doute dans les aspirations des larges masses? En effet, dans ces curieux pays “socialistes”, il existe, plus de conquante ans après la revolution socialiste, une hierarchie croissante des salaires proportionnels au rendement, en un mot toute la gamme des inegalites sociales qui constituent, dans la societe capitaliste, non seulement les bases materielles de la misere des ouvriers, mais encore les causes directes de leur division, de leur faiblesse, de leur alienation.

L’erreur des dirigeants conservateurs de la C.G.T. est de croire que le proletariat a cesse d’etre revolutionnaire ; ils rejoignent ainsi l’erreur de certains “gauchistes” qui cherchent les revolutionnaires ailleurs que dans la classe ouvriere, et proposent de deserter les syndicats. Selon l’expression d’Engels, le proletariat revolutionnaire saura rejeter jusqu’a l’idee meme de se laisser guider par des “gens pour lesquels le systeme du salariat vaut comme une institution eternelle et inebranlable”, autrement dit pour lesquels le communisme est impossible, et le captalisme eternal.

[1] Cf. Marx, Miserie de la philosophie, I, 2. Voir, pp. 181-83, comment la lutte entre salaire et profit se prolonge directement en lutte pour le pouvoir politique et l’abolition du salariat.

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