II Le Syndicalisme (French)

Roger Dangeville

Le Syndicalisme

II Contentu et signification des revendications

Introduction

Actualite des textes de Marx-Engels

L’aeuvre de Marx et Engels datant du siècle dernier, la premiere question qui se pose lorsqu’on aborde ce volume consacre aux revendications syndicales, c’est de savoir si des textes aussi anciens sont encore valables aujourd’hui, surtout si on passe des principes de la theorie et de l’organisation aux problemes concrets de l’amelioration des conditions materielles de travail.

Ces textes ont tout d’abord le merite de faire partie d’un ensemble historique, economique et politique plus vaste avec lequel ils son ten parfait coherence, cet ensemble formant le programme d’action du proletariat eu lutte pour son emancipation. Ce n’est pas la une simple construction de l’esprit, mais la theorization de l’experience seculaire du proletariat de nombreux pays, experience qui va bien au-dela de la societe capitaliste dans laquelle nous vivons actuellement, puisqu’elle rend compte des efforts du proletariat pour instaurer la societe socialiste (1794, 1848, 1871)… que nous avons encore a construire.

Marx et Engels sont toujours partis des donnees et besoins qui existent concretement, pour en tirer leur theorie ou programme d’action ; on ne peut donc separer les revenou programme d’action ; on ne peut donc separer les revendications materielles elementaires de celles qui sont plus generals. Ce n’est pas par hasard que les textes sur le syndicalisme portent essentiellement sur les luttes du proletariat anglais, du pays le plus developpe qui dominait alors le monde entier et qui est remplace aujourd’hui a ce poste par les Etats-Unis. La aussi Marx a pu dire aux ouvriers de tous les autres pays : c’est votre historie qu’on raconte la!

Qu’on le veuille on non, le marxisme represente le programme historique du proletariat, et tous les mouvements s’y referent, les uns pour le contester, les autres pour le revendiquer. En ce sens, il forme le patrimoine international de base de tous les mouvements revolutionnaires, un acquit, une pensee, un langage communs qui extistent meme en dehors de tout contact personnel entre marxistes.

Les textes de Marx et Engels sur le syndicalisme y representent le fonds commun de l’experience concrete des luttes revendicatives du proletariat. S’etendant aux lutes ouvrieres qui accompagnent les debuts de l’industrialisation (accumulation) aussi bien que la phase mure de la grande industrie, les phases de crise que celles de prosperite, les periodes ou le capitalisme est encore progressif que celles ou il s’agit de le renverser, ces textes concernent l’activite du proletariat de tous les pays, developpes ou non. Cette methode est necessaire meme pour les pays developpes, ou le capital retraverse dans certains secteurs (encore a industrialiser) tout le cycle de son developpement.

La theorie marxiste est faite des lois degagees de la progression economique et historique de la societe, ce qui implique que le mouvement economique et social lui-meme obeisse a des lois determinees, celles-la memes qui forment la theorie marxiste. En consequence, le developpement prevu par le marxisme va dans le meme sens que le mouvement reel. Marx pouvait donc dire sans verser dans l’utopie : “Les principes de la Commune sont universels et ne peuvent etre detruits. Ils resurgiront toujours de nouveau jusqu’a ce que la classe ouvriere soit emancipee.”

Extrait des conditions materielles les plus substantielles et les plus profondes de la vie et de l’experience sociales, le programme marxiste propose ensuite ses solutions, qui permettent d’eviter les erreurs qui rejettent dans le passe.

Les deux phases de la theorie—celle ou elle s’elabore a partir des conditions materielles, et celle ou elle reagit sur ells—se retrouvent dans nos deux volumes sur le syndicalisme. Dans le premier, Marx et Engels sont partis des faits historiques pour aboutir aux principes theoriques qui doivent guider le proletariat dans ses revendications. Dans le second, les textes partent de nouveau d’evenements concrets, mais cette fois les faits ne donnent plus la theorie ; ils sont deja en quelque sorte filtres par une theorie desormais etablie, qui saisit aussitot le cours des evenements en meme temps qu’elle indique ses solutions aux ouvriers en lutte.

Dans le premier texte sur la Demission de la bourgeoisie, il n’est pas encore question d’un parti ou d’une organization marxiste qui interviendrait dans l’agitation (ce n’est qu’a un certain degree ulterieur de developpement de la II Internationale que la possibilite en sera donnee) : c’est le cours meme des evenements qui met a l’ordre du jour les revendications marxistes. Et de fait, dans cet article, plusieurs actions ouvrieres jaillissent directement sans liens entre ells quoique convergeant toutes de par leur logique interne vers une seule et meme grandiose revendication historique : decheance de la bourgeoisie et instauration du regne du travail, ce qui – en termes syndicaux—rejoint la vieille revendication lance par Marx, a la suite des ouvriers parisiens, dans Les Luttes de Classes en France (1848-1850) : renversement du pouvoir d’Etat bourgeois et instauration de la dictature du proletariat.

Aujourd’hui plus que jamais, les realites dans lesquelles nons vivons suggerent et imposent cette conclusion tiree par Engels, a la fois des rapports concrets entre capitalists et ouvriers anglais des annees 1880 et du programme theorique du socialisme. Aujourd’hui, en effet, la bourgeoisie n’assure plus a l’humanite un developpement social progressif et est de plus en plus incapable de faire fonctionner meme la source de ses profits et ses privileges : l’appareil productif, developpe pourtant sous sa domination par les esclaves salaries. Il n’est pas de jour qui passe sans que des capitalists ferment tel atelier ou telle usine qu’ils ne sont plus en etat de gerer, jetant sur le pave des centaines, voire des milliers d’ouvriers et livrant a la rouille machines et installations productives encore en etat de marche.

Les faits qui ont entraine le prognostic radical d’Engels peuvant sembler bien minces, a cote faits enormes et brutaux qui aujourd’hui l’imposent aux masses, meme lorsqu’elles sont encore inconscientes de leurs buts finaux de classe, surtout apres la degenerescence politique et syndicale de leurs organisations. La theorie, veritable force physique surgie des fondements materiels de la societe, pousse cependant les masses a agir dans un sens antibourgeois, avant meme qu’elles en aient la Claire conscience et se donnent les organisations revolutionnaires indispensables.

Le caractere, le mot d’ordre, tout a fait objectif et actuel, de decheance de la bourgeoisie est apparu dans la recente agitation ouvriere des arsenaux de la Clyde. La part dans la construction navale mondiale de la production navale anglaise, la premiere du monde jusqu’en 1950, etant tombee en 20 ans de 48 % a 10 %, la bourgeoisie anglaise elle-meme avouait ne plus etre capable de l’”exploiter”, lachant tout un pan de la production industrielle du monde.

Dans ces conditions, les ouvriers des arsenaux de la Clyde, vilipendes par tous et trahis par leurs organisations syndicales et politiques traditionnelles, ont tente, avec leurs seuls bras, de prendre en charge cette gigantesque branche d’industrie, en appliquant les vieilles consignes ouvriers de 1848, de la Commune de Paris et de Marx-Engels : faire marcher eux-memes les ateliers fermes par les capitalists, ce premier pas revolutionnaire que la theorie, confirmee par mille faits historiques, nous enseigne comme bien precaire et plus qu’incertain, s’il n’est pas relaye et renforce par la bataille pour la decheance de la bourgeoisie et l’instauration du regne politique, economique et social du proletariat.

Le radicalism qui impregne toutes les revendications d’inspiration marxiste leur donne precisement, a l’heure du capitalism senile et totalitaire, une actualite pleine et entire, ainsi qu’une superiorite reelle sur les solutions partielles, proposees de nos jours aux masses par les pretendus novateurs et specialists de la technique syndicale, avec leurs greves perlees et tournantes, surprises et minutes. Au reste, ce radicalism foncier leur donne la marque de classe, puisqu’elles interessent le proletariat tout entier, d’hier aussi bien que d’aujourd’hui. Ce qui ne signifie nullement, repetons-le, que le marxisme dedaigne les revendications limitees, de par leur contenu, de par le nombre des ouvriers qui les posent ou de par le resultat obtenu. Chaque pas en avant est un resultat appreciable, s’il est relie a la lutte generale et au but final, c’est-a-dire obtient non seulement des resultats concrets, mais eleve la conscience de ceux qui luttent en ce qu’ils prennent une position plus tranchee contre leurs exploiteurs, resserrent les rangs des exploites, pour qu’au moment de la crise ils passent tout naturellement a une forme de lutte plus elevee.

Dans ce second volume, l’imbrication de le l’economie et de la politique est au moins aussi etroite que dans le premier, car les textes consacres aux revendications syndicales ne completent pas seulement les textes sur la theorie, mais en sont encore directement conditionnes. Les revendications syndicales sont, pour ainsi dire, traverses par un fil qui les relie chacune a la lutte generale du proletariat contre le capital et au but socialiste, ce qui determine aussi leur contnu. Par-dela, les textes sur le syndicalisme se rattachent aux ecrits dits politiques, philosophiques, economiques ou militaires de Marx et Engels.

Enfin, et c’est sans doute ce qui distingue le mieux les revendications d’inspiration marxiste, il existe un lien etroit entre les diffeerentes revendications elles-memes, qui ont une sorte d’unicite generale. La realite de tous les jours confirme, en effet, que les revendications s’articulent entre elles et reagissent directement les unes sur les autres : par example, la diminution de la journee de travail, donc du salaire horaire.

Non seulement l’une determine l’autre, mais peut encore apporter ou faciliter la solution a son probleme. Ainsi, une diminution generale de la journee de travail doit s’accompagner d’une augmentation du salaire horaire, d’un retrecissement de la hierarchie des salaires issue de la division et de l’eparpillement des lutes ouvriers, sans parler d’un amenagement des modalities d’assurance, de chomage et de retraite des mutuelles ouvrieres. Le capitalisme moderne a parfaitement compris cette loi objective, qu’il retourne d’ailleurs contre les travailleurs, reprenant d’une main ce qu’il est constraint de donner de l’autre : par exemple, en augmentant l’intensite de la journee de travailm s’il doit diminuer la duree de celle-ci ; en retardant l’age de la retraite, en cas de diminution generale des heures de travail ; en augmentant une categorie professionnelle, particulierement combative ou favorisee par l’expansion industrielle, pour ne pas augmenter les autres, etc.

Dans Le Capital, Marx montre a longeur de pages que les conditions infernales de travail et de retribution des femmes et des enfants finissent par degrader les conditions de vie et de travail des ouvriers adultes de la production, et vice versa que la lutte pour l’amelioration des conditions de travail des femmes et des enfants reagit ur le sort des ouvriers industriels adultes. De meme, en se generalisant dans l’industrie, les ameliorations profitent par reaction aux travailleurs agricoles.

Cette vision de la lutte de classe s’oppose a celle des modernes syndicats roses ou jaunes, avec leurs actions partielles, a l’endroit pretendument sensible, qui impliquent la passivite du gros des combattants et aboutissent a des differences croissantes dans les conditions de travail et de remuneration, donc a une division et un affailblissement de la classe ouvriere dans son ensemble. Pendant ce temps, les partis dits ouvriers (surtout electoralistes) claironnent que toute action et tout programme de la classe ouvriere profitent aux autres classes ou groupes sociaux du people, notion qui noie toutes les differences et oppositions de classe. Ils reinforcement ainsi les couches les plus surannees et pratiquent objectivement la politique bourgeoise la plus reactionnaire.

Quoi qu’en dissent les actuels inventeurs de recettes nouvelles, les revendications s’obtiennent par la force massive, par “un grand effort collectif de classe.” Plus le proletariat sera fort, plus les autres classes le respecteront, et ce d’autant plus qu’il ne se depensera pas pour les autres, mais pour ses propres interest materiels et sociaux—et si les eventuels allies doivent en tirer avantage, c’est a la facon des oiseaux de la Bible : de surcroit, sans qu’il lui en coute rien.

Quoi qu’en dissent les actuels pourfendeurs verbaux des monopoles, il n’y a pas trente-six moyens pour etre fort, et le capital l’a bien montre : il faut combiner et coordonner ses efforts, agir donc avec decision et cohesion, bref comme un seul grand corps. Tout naturellement, les revendications doivent avoir le meme caractere massif de classe. Ce n’est qu’en etant communes qu’elles ont un effet profound et unificateur sur chacun des corps de métier developpes et entretenus par la division capitaliste du travail dans la production, puis dans la societe.

Salaire, prix…et profit

A diverses reprises, Marx a prepare a l’usage des ouvriers des textes expliquant la nature et la mecanique des categories de l’economie politique. Nous ne pouvons les reproduire tous ici, mais on les trouvera facilement dans les editions courantes. Il faut neanmoins en tenir compte et, pour cela, nous en evoquerons les grandes lignes qui commandent la question syndicale. Ces textes sont precieux, en outre, comme arme de combat pour percer les mystifications interessees de l’economie capitaliste, jamais a court d’arguments pour “demontrer” les consequences catastrophiques des revendications ouvriers, jusques et y compris pour les travailleurs eux-memes.

Le dirigeant de la C.F.D.T. vient de faire connaitre la “nouvelle” taxtique syndicale (toujours la meme en realite) : harceler sans relache le patronat par des mouvements partiels, lances successivement par de nouveaux groupes ou categories d’ouvriers, afin de ne pas s’epuiser dans des greves massives de longue duree qui imposeraient trop de sacrifices aux masses. Marx a repondu d’avance a cette argumentation : “Toutes ces objections des economistes bourgeois sont exactes, mais uniquement de leur point de vue, et les ouvriers ont bien raison de se moquer des conseillers bourgeois si futes qui leur font les comptes de ce que cette guerre civile leur coute en morts, blesses et sacrifices d’argent : Qui veut batter son adversaire ne discute pas avec lui des frais de guerre !” (Cf. vol. I, p. 56.) Au reste, le dirigeant en question avoue lui-meme qu’il propose cette tactique pour eviter au patronat et au gouvernement l’horreur des greves sauvages revendicatives, qui derangent l’ordre totalitaire de l’economie et de la politique.

L’argumentation de ceux qui devoient le mouvement ouvrier – les dirigeants roses et jaunes – est toujours la meme : faites confiance a notre experience et a notre intelligence pour tirer le maximum avec le minimum de frais. Cette sagesse est captieuse. Pour obtenir satisfaction, les ouvriers ne savent que trop qu’il ne faut pas seulement payer le prix exact, mais bien plus encore. Ce raisonnement, qui a un caractere de classe, est donc objectif. Ne correspond-il pas a la situation quotidienne des proletaires : pour gagner un salaire de 800 francs par exemple, ils doivent fournir a leur ennemi capitaliste un benefice double, triple et meme decuple dans certains cas.

Malgre cela, on fait croire aux ouvriers qu’il suffit qu’une petite poignee d’entre eux fasse greve pour que, grace aux elucubrations de leurs strateges syndicaux, l’effet en soit le meme, voire plus grand, que si toute la masse se mettait en branle. Il est regrettable que des dirigeants aussi futes ne mettent pas au point une methode ultra-efficace pour surmultiplier l’effet d’une greve generale, totale et illimitee. Mais, sans doute, dans leur esprit, cette methode est-elle sterile et a rejeter (sauf, bien sur, lorsque, mis devant le fait accompli, il s’agit de prendre la direction d’une greve generale pour l’amener a reddition).

La methode du marxisme n’est pas determine par les intelligences geniales de Marx-Engels-Lenine, etc. Elle est dictee par les conditions materielles de vie et de production du proletariat, et si la theorie des ouvriers est superieure, c’est parce qu’elle correspond a la superiorite du mode social de production que les travailleurs forgent eux-memes, a la sueur de leur front, dans les fabriques aussi bien que dans la lutte des classes. Les principes et la theorie socialistes a partir desquels tout un monde sera transforme, ne sont nullement inaccessibles au cerveau ouvrier moyen : ils le sont bien plutot aux tetes bien formees des bourgeois et sous-bourgeois.

On sait que les choses les plus difficiles se mettent en petites formules simples, mais qu’il faut ensuite expliciter et plier aux terribles realites. Dans notre monde en decadence, tout le prestige de l’intelligence provident, au contraire, de ce qu’elle pretend toujours avoir une solution facile et rapide a tous le problemes… a condition, bien sur, de trouver de substantiels credits. En politique, ce charlatanisme des techniciens et specialistes sevit au moins autant qu’en economie.

Ent ant que science de la societe, le marxisme a etabli toute une series de formules simples, aisement assimilables qui, non seulement synthetisent l’experience historique, politique et economique, mais encore constituent de mots d’ordre d’action pratique (la dictature du proletariat, par exemple, qui implique toute une vision du devenir social base sur des rapports determines, de classe, de parti et d’Etat, ainsi que sur l’idee de la violence de classe, etc).

Dans sa brochure elementaire, c’est-a-dire fondamentale, Prix, salaire et profit, Marx procede de meme. Sa formule est que tous les rapports entre prix et salaires sont domines par le profit ou capital.

Pour les bourgeois, au contraire, prix et salaires sont directement lies ; l’augmentation des salaires entraine une hausse due cout de la vie annulant l’amelioration du pouvoir d’achat des ouvriers. Inutile de preciser tout ce que cette demonstration contient d’interesse.

Par cette argumentation fot simple, Marx repond a deux questions sempiternelles que deja Weston posait au Conseil central de la I Internationale : 1 Le standard de vie materiel et social peut-il etre ameliore par les augmentations de salaire? A qoui Weston repondait non. 2 Les efforts des syndicats pour ameliorer les salaires n’ont-ils pas un effet nuisible sur les autres branches de l’industrie ? A qoui Weston repondait oui. Il rejoignait ainsi la position petite-bourgeoisie de Proudhon qui demandait a la “societe” d’interdire les greves et les syndicats (cf. Misere de la philosophie, dernier chapitre sur “Les Greves et les coalitions ouvriers”, ou Marx cite Proudhon lui-meme).

Dans ces cas, relies entre eux en theorie et en pratique, Marx dit qu’on oublie tout simplement…le profit, c’est-a-dire le capital qui, en fait, commande le rapport entre salaires et prix, et li repond que l’augmentation des salaires, au lieu de se repercuter sur les prix en annulant tout effet positif sur le pouvoir d’achat des salaires, peut et doit affecter les profits. En general, le phenomene des prix est un effet plitot qu’une cause et soumis a d’autres facteurs, tells le marche, l’offre et la demande, tandis que le rapport salaire-profit est essential, puisqu’il determine le mode de production tout entier et exprime la division de la societe en capitalists et en travailleurs.

En somme lorque les choses sont ramenees au rapport fundamental, tout deviant simple et clair, meme si la societe capitaliste met en aeuvre toutes ses ressources materielles et intellectuelles pour les embrouiller dans la realite.

Passons donc a la demonstration de Marx, en nous demandant de quoi est faite la valeur d’une merchandise, par exemple d’un costume ? Elle se compose :

1.de la valeur de la toile, fils, aiguilles, etc., utilises, mettons 50 francs. Tout cela – matiere premiere et moyens de production – a une valeur bien determinee pour le tailleur qui les achete sur le marche, d’ou son nom : capital constant ;

2.de la valeur ajoutee par le tailleur (que Marx appellee parfois valeur additionnelle), mettons 100 francs. Ce costume, qu’il soit fait par le patron ou par son ouvrier, vaudra donc 150 francs.

Il n’est pas necessaire qu’un salaire soit paye dans la confection d’un costume pour determiner sa valeur. La marchandise n’avait-elle pas deja une valeur bien avant d’etre le produit du travail salaire ? Donc, si le patron-artisan a fait lui-meme le travail, il empoche la valeur ajoutee cera, comme precedemment, le prix de la matiere premiere, etc. (50 francs), mais il avancera en outre 50 francs, pour salaire de son ouvrier, ce qui lui laissera un profit de 50 francs, le costume coutant 150 francs, avant comme apres. Brej, le capitlaiste preleve son profit sur le travail – ou valeur—ajoute par l’ouvrier. Si nous restons dans la sphere etroite des rapports capitalistes, comme le font les syndicats conservateurs, tout le conflit entre ouvriers et capitalistes porte sur le partage de cette valeur ajoutee. Dans la perspective du socialisme marxiste, qui part de la meme realite, il constitue un maillon du conflit pour l’appropriation de toute la valeur ajoutee par les producteurs et, par contrecoup, l’abolition de toute valeur, de toute monnaie et de tout marche, donc du capital et du salariat.

Pour reprendre notre exemple chiffre, si le tailleur promu capitaliste est constraint de hausser a 70 francs le salaire de son ouvrier, il ne pourra pas pour autant vendre son habit 170 francs : les 20 francs que lui a arraches l’ouvrier, il ne les touchera plus sous forme de plus-value, et celle-ci tombera a 30 francs.

Il saute aux yeux que Weston a tort d’affirmer que, devant une soupiere contenant une quantite donnee de soupe pour un nombre donne de personnes, l’augmentation de la largeur des cuillers  ne procure pas advantage de soupe aux ouvriers, puisque ceux-ci peuvent recuperer une part de ce que mangeaient les capitalistes.

En effet, la soupiere ne contient pas seulement les moyens de subsistence des ouvriers, mais encore les moyens de subsistance des ouvriers, mais encore les moyens de subsistance et les produits de luxe des capitalistes. L’augmentation des salaires permet donc aux ouvriers d’acquerir plus de marchandises, puisqu’ils peuvent desormais acheter des objets qui ne figuraient pas auparavant dans leur consummation, mais dans la section de produits destines ausx capitalistes, don’t les profits ont dominue correlativement a l’augmentation des salaires.

Dans ce premier cas, ni la production ni la demande de marchandises dans son ensemble n’a augmente, il y a eu un simple changement de repartition : la demande croissante d’un cote est compensee par la demande decroissante de l’autre cote.

D’ores et deja, Marx constate que “la question se resout en celle de la puissance de l’un ou de l’autre combattant.” Autrement dit, c’est la violence, — sainte, dans ce cas – qui fait augmenter la valeur des salaires et baisser celle des profits : en ce sens, la violence est, elle aussi, un facteur economique.

Comme il sied a la classe revolutionnaire par excellence, sa violence a des effets benefiques sur le developpement des forces productives (helas, appropriees aujourd’hui par la bourgeoisie). En voici le mechanisme : la hausse generale des salaires provoquera pour commencer une augmentation de la demande de moyens de subsistance. Les capitalistes qui fabriquent ces marchandises plus demandees eleveront leurs prix et, de cette facon, compenseront l’augmentation des salaires. Mais qu’advient-il des autres capitalistes qui ne fabriquent pas des objets de premiere necessite? Le taux de leur profit aura deja baisse par suite de l’augmentation generale des salaires, et ils ne peuvent se rattraper en augmentant leurs prix, puisque la demande pour leurs marchandises n’a pas augmente ; qui plus est, c’est avec un revenue moindre quantite d’articles de premiere necessite, puisque leur prix a augmente.

Mais ce n’est pas tout. Leur revenue diminuant, ils auront egalement moins a depenser en objets de luxe, si bien que la demande pour ces articles diminuera aussi. En somme, dans les branches de production de luxe, le taux des profits baiserra en proportion non seulement de l’elevation generale des salaires, mais encore de l’action combinee de la hausse generale des salaires, de l’augmentation des prix des objets de necessite courante et de la baisse de prix des objets de luxe.

En somme, pour les capitalistes, le taux des profits sera different dans ces deux branches de la production sociale. La consequence classique e nest que du capital et du travail vont etre transferes de la branche (luxe) ou le taux de profit est bas vers la branche (consummation courante) ou il est plus eleve. Ce transfert durera jusqu’a ce que l’offre dans la branche des moyens de subsistance ait augmente proportionnellement a la demande accrue, autrement dit que la production des denrees courantes ait augmente apres qu’elle eut baisse dans la branche des articles de luxe en raison de la moindre demande bourgeoise. Ce changement etant realise, le taux general des profits s’egalisera de nouveau dans toutes les branches. Cependant, au lieu d’etre limitee a quelques branches d’industrie, la baisse du taux de profit a la suite de l’augmentation generale des salaires sera a present generale, au grand dam des bourgeois.

La resultat final e nest donc que la production elle-meme a change de forme, meme si dans notre cas elle n’a pas change de quantite, la masse des prix etant toujours la meme. A present, une plus grande partie de la production est consacree aux articles de premiere necessite, et une partie moindre l’est aux objets de luxe. En d’autres termes : la hausse generale des salaires, aprex une perturbation momentanee dans les prix du marche (permettant au reste le transfert ulterieur de capital) n’amenera qu’une baisse generale du taux moyen des profits, sans aucun changement durable dans le prix des marchandises.

L’acctroissement des salaires ayant pour consequence d’augmenter la production des moyens de subsistance necessaires a la masse ouvriere, au detriment de la production d’articles de luxe, la revendication par les ouvriers d’un niveau de vie meilleur – par le moyen de force des greves et des actions syndicales – a un sens utile pour l’humanite qui, plus que jamais sous le capitalisme, par le jeu spontane de ce systeme, souffre du pauperisme, du chomage et de la faim.

Certes, Marx conclut dans Salaire, prix et profit que cet inflechissement du cours naturel du capital ne peut etre que momentane, “la tendance generale de la production capitaliste n’etant pas d’elever le salaire moyen normal, mais de l’abaisser”. Il n’est reste pas moins cependant qu’un tel inflechissement est compatible avec le systeme capitaliste ; qui plus est, il agit aussi bien sur la repartition des produits que sur le contenu de la production.

En luttant – et cela est essential –, le proletariat peut parfaitement ameliorer son sort et arracher au capital des conditions meilleurs et une part superieure du produit. Comment pourrait-il sinon arracher un jour aux capitalistes tout le profit et, par la, tout le produit et tous les moyens de production ? Tel est le fond de la polemique de Marx contre la “loi d’airain des salaires” de Lassalle ou les substituts innomrables de celle-ci, chez Weston, les proudhoniens ou les partisans d’une aveugle loi de la “pauperisation absolue”, aveugle des lors qu’on pretend qu’elle s’applique fatalement et automatiquement, du debut du capitalisme a la fin et jour apres jour, aux ouvriers impuissants donc, comme le font les revolutionnaires d’operette ou faux revolutionnaires.

En fait, il se produit une rupture a l’echelle historique, au moment ou les ameliorations arrachees au capital ne peuvent plus etre preservees contre sa tendance naturelle a les reprendre, et ce au sommet de la prosperite, lorsque le capital tombe alors en crise. Pour Marx, il faut alors etendre encore la lutte et les revendications, en les portant du niveau economique au niveau politique de la revolution, avec le mot d’ordre actuel de l’abolition du salariat, c’est-a-dire la destruction des rapports capitalistes.

C’est parce qu’il denie aux syndicats conservateurs la possibilite d’ameliorer vraiment le sort de la classe ouvriere que Marx demande aux ouvriers de former des syndicats revolutionnaires luttant pour l’emancipation des travailleurs du joug capitaliste. Il demontre par la meme que les syndicats, s’ils luttent uniquement pour une amelioration dans le cadre capitaliste, sans attaquer celui-ci, manquent meme leur but, du fait des lois historiques de la production capitaliste.

Aujourd’hui, la realite economique et sociale confirme cette loi, en montrant que le capital ne peut survivre qu’en pauperisant les masses a l’echelle universelle. Dans les pays developpes eux-memes, non seulement la prosperite actuelle a ete gagnee au prix de dizaines de millions de cadavres dans la crise mondiale de la guerre 1939-1945 et au prix de la misere actuelle des trois quarts de l’humanite, mais meme en pleine prosperite la masse ouvriere sous-payee vit dans des conditions dramatiques et travaille a des cadences infernales, tandis que seule une minorite d’aristocrates ouvriers se gave, mais tremble de voir ses privileges s’evanouir a l’approche de la prochaine grand crise economique et sociale, la guerre ou la revolution.

Ce resultat catastrophique est du, pour une bonne part, aux syndicats qui ne s’opposent pas vraiment au capital, des lors qu’ils ont renounce au but revolutionnaire, a l’abolition du salariat, en depit d’un developpement inoui des forces productives et d’une lutte immediate d’un proletariat – surtout le plus pauvre – qui ne lache pas pied dans son conflit quotidian avec le capital. S’il est vrai que les syndicats non revolutionnaires ne peuvent meme plus arracher de reformes ou d’ameliorations generals pour la classe ouvriere, ils parviennent neanmoins a entretenir une mince couche d’aristocrates ouvriers, en s’appuyant, d’une part, sur ces privilegies et, d’autre part, sur l’ordre et l’Etat capitalistes.

Salaire, prix, profit et aristocratie ouvriere

Considerons maintenant l’effet d’une augmentation generale des salaires selon le caeur de l’aristocracie ouvriere qui ne cherche pas a inflechir la distribution et la production dans un sens favorable a la classe ouvriere tout entire, mais se contente d’ameliorer son proper sort. Nous reprendrons le schema precedent pour determiner quell sera l’effet d’une augmentation generale du salaire. Mais, cette fois, au lieu de reduire les ecarts de salaire entre les ouvriers de la meme categorie et meme de toutes le categories, elle en accentuera les differences, en vertu du fameux principe de la hierarchie des salaires, si bien que, par exemple, une augmentation de salaire de 10 % procurer un surplus de 100 francs a celui qui touche 1000 francs, et 300 francs a celui qui a deja 3000 francs !

Quel en sera l’effet general ? Comme precedemment, la hausse des salaires provoquera tout d’abord une augmentation de la demande des moyens de subsistance. Les capitalistes qui fabriquent ces marchandises plus demandees augmenteront leurs prix et, de cette facon, compenseront en grande partie, cette fois, l’augmentation moyenne des salaires. Pour les capitalistes qui ne fabriquent pas les objets de premiere necessite, le taux  de profit baisse d’abord autant que pour les autres capitalistes, mais va-t-il baisser advantage du fait de la mevente des produits revenant aux capitaux dans le secteur des moyens de subsistance de premiere necessite ? Certes, les capitalistes, du fait de la baisse de leurs profits, disposeront de moins d’argent pour acheter leurs moyens de subsistance et produits de luxe, mais il faut remarquer que : 1.les capitalistes produisant les moyens de subsistance pour les ouvriers ont sauve, en majeure partie, leurs revenus puisq’ils ont augmente leurs prix ; 2.l’aristocracie ouvriere, don’t les salaires ont fortement augmente en valeur absolue, par rapport aux salaires moyens, prendra le relais de la demande moindre en moyens de subsistance et en articles de luxe par les capitalistes, empechant une baisse de prix dans ces secteurs, qui sanctionnerait, comme dans le premier cas, la diminution des profits patronaux due a l’augmentation generale des salaires.

Par rapport au premier cas, l’augmentation des salaires a toujours un effet positif sur le pouvoir d’achat des ouvriers, mais minime pour la grande masse, et considerable pour le petit groupe d’aristocrats ouvriers. En ce qui concerne les profits, la repercussion est toujours negative, mais moins que dans le premier cas ; en ce qui concerne la production, elle demeure pratiquement inchangee, ou si elle est affectee, c’est dans le sens normal du developpement capitaliste : diminution de la part qui revient aux articles produits normalement pour la classe capitaliste et auxquels l’aristocratie ouvriere participe.

Cette evolution souligne que la corruption des aristocrats ouvriers et leur esprit de collaboration de classe on tune base materielle. Dans le livre II du Capital, Marx montre que, dans les pays developpes au cours de la phase de prosperite une fraction de la classe ouvriere participe a la consummation des produits de luxe : “Ce n’est pas seulement la consummation des subsistences necessaires qui s’accroit alors : la classe ouvriere, dans laquelle est alors entrée activement son armee de reserve tout entire [realisant le plein emploi. N.d.T.], prend aussi part momentanement a la consummation des articles de luxe qui, d’ordinaire, lui sont inaccessibles, et en outre aussi a la categorie d’articles de consummation necessaires qui, dans leur majorite, ne constituent d’ordinaire que des moyens de consummation “necessaires” que pour la classe capitaliste, phenomene qui, a son tour, provoque une flambee des prix.”

En ce qui concerne la production. Marx precise aussitot qu’aux moments de prosperite, le systeme capitaliste multiplie les ouvriers improductifs, “dont le paiement des services represente une partie des depenses de luxe des capitalistes, ces ouvriers eux-memes etant dans cette mesure des articles de luxe” (ibid.).

En consommant des produits de luxe, l’aristocratie ouvriere, elle aussi, participe non seulement au superflu de la production capitaliste, mais encore a la dilapidation de la force de travail ouvriere, rendant improductifs ceux qui pourraient aeuvrer utilement.

On ne peut dire que tous les salaries en general, quelle que soit la nature de leur activite, forment la classe ouvriere, classe productive par excellence et donc porteuse de la societe socialiste. Il faut preciser a chaque fois leur place et leur role aussi bien dans la societe et le domaine politique et ideologique que dans la production et le secteur economique, surtout a l’heure actuelle, ou les categories professionnelles sont de plus en plus nombreuses et differenciees, les activites de plus en plus improductives de par le jeu spontane du capitalism senile et la longue passivite des syndicats conservateurs.

Cette corruption d’une fraction de la classe ouvriere, Engels l’a denoncee violemment a une epoque ou le gouvernement – agent economique par ses interventions despotiques dans la production – se chargeait de l’operer. Il est significatif que ce gouvernement se para aussitot de l’etiquette ouvriere, en l’occurrence le “socialism imperial” de Napoleon III : “Une partie de la bourgeoisie, comme des ouvriers, est directement achetee. L’une par les filouteries colossales du credit, qui font passer l’argent des petits capitalistes dans la poche des grands ; l’autre, par des grands travaux nationaux, qui concentrent dans les grandes volles, a cote du proletariat  normal et independant, un proletariat artificial et imperial, soumis au gouvernement.

Pourtant meme a contrario, la classe ouvriere est la classed de la societe de par son role dans la production en general. Son attitude qui, dans l’economie, se manifeste essentiellement au travers de ses organisations syndicales, est toujours decisive, meme lorsque celles-ci se cantonment dans l’abstention ou la passivite, abandonnant la direction de l’economie au patronat et a l’Etat capitaliste. Comme Marx l’a amplement demontre, les modifications survenues dans la distribution ou la repartition du produit general influencent au plus haut point l’orientation de la production vers tel out el secteur. Et c’est par ce mecanisme que les revendications syndicales – conservatrices ou revolutionnaires – exercent une influence non negligeable sur la qualite de la production.

Aujourd’hui, dans les pays developpes, le phenomene de la corruption de la classe ouvriere est materiellement lie au pourrissement social de l’appareil de production qui deviant de plus en plus antisocial, comme en temoignent l’industrie de l’inutile et le pourcentage croissant de l’armement dans la production generale. La bourgeoisie a repandu avec complaisance des declarations proprement revoltantes de leaders syndicalistes americains, entre autres, qui preferent qu’une guerre colonial se poursuive plutot que de tolerer un chomage parmi les ouvriers “antiproductifs” de la Guerra (le fait qu’ils ne voient que cette alternative end it long sur l’idee qu’ils se font du cours de l’industrie, implacablement capitaliste pour eux).

Marx, Engels et Lenine ont etabli la loi selon laquelle la violence revolutionnaire deviant de plus en plus necessaire, due et douloureuse, a mesure que le capitalism gonfle son appareil d’Etat et de gestion pour maintenir un ordre depasse par le niveau social des forces productives. Qui plus est, l’appareil productif connait une hypertrophie de fonctions et d’activites inutiles et antisociales, au point de creer un mur d’opposition entre pays riches et pays pauvres qui sont pourtant tous capitalistes. Dans les pays developpes, la production et la politique des partis, notamment ouvriers, qui couvrent cette evolution abrutissante et debilitante pour la societe tout entire, qui demain devra toyable que les partis et organisations ouvrieres degeneres ont permis, voire soutenu, un cours aussi contre nature et antihumain de la societe actuelle.

Sans doute, Marx et Engels n’ont-ils pas vecu ni connu des phenomenes aussi aberrants, mais en s’attaquant au mal des sa formation, a sa racine, ils nous ont fourni tout l’arsenal theorique pour juger et condemner la degenerescence dans laquelle sont tombes les syndicats conservateurs, veritables ames damnees de la bourgeoisie.

Aristocratie ouvriere, agriculture et colonialism

Dans les textes de la fin de notre premier tome, Marx et Engels denoncaient a l’avance la collusion de l’aristocratie ouvriere avec sa bourgeoisie pour la defense de la partie commune dans le carnage imperialiste. Ils accusaient l’aristocratie ouvriere de participer a l’exploitation colonial, ce qui est bien un comble pour une fraction de la classe ouvriere, seule classe reellement productive du capitalism developpe.

Le mecanisme economique par lequel le colonialism et l’imperialisme debordent jusque dans la question syndicale est simple, et classique pour le marxisme. Le petit schema du capitre precedent nous a montre qu’une hausse de salaire particulierement sensible pour la fraction privilegiee de la class ouvriere fait participer celle-ci a la consummation de luxe reserve jusque-la a la classe bourgeoise ou petit-bourgeoise ; elle favorise, en outre, la tendance “naturelle” du capitalism, qui est de developer l’industrie et d’abandonner autant que possible l’agriculture, cell-ci satisfaisant moins efficacement la soif de profit et d’accumulation du capital. L’agriculture interesse en premier le proletariat, qui a besoin avant tout de manger et, de fait, convertit la majeure partie de son salaire en moyens de subsistance au sens large (y compris le logement, lie a la terre, donc a la rente fonciere).

Si l’agriculture est un terrain ingrate pour le capital, c’est qu’il doit y attendre un an en general pour une seule rotation, se trouvant immobilize improductivement pendant plusieurs saisons, alors que dans l’industrie les rotations peuvent etre multiplees, si bien qu’un capital de 1000 francs par exemple, s’il donne 10 % de profit a chaque rotation procure 100 francs dans l’agriculture, tandis que dans l’industrie il peut donner – toujours a 10 % — un profit annuel de 500 francs au moins, si le capital y tourne cinq fois. En outre, pour se placer dans l’agriculture, le capital doit verse rune rente au proprietaire de la terre, autrement dit abandoner une partie de la plus-value au rentier terrien. Tout cela a pour resultat historique que le capitalism vend les produits industriels bon marche et les denrees alimentaires a un prix eleve, contrairement au feodalisme, par exemple, ou l’amelioration etait peu chere, contrairement aux produits des manufactures et de l’artisanat.

Si l’industrie produit moins cher que l’agriculture, c’est que les prix moyen, courant, de l’article industriel est determine en fin de compte par la production de l’exterprise la plus moderne et la plus productive, soit par le cout de production le plus bas, tandis que, dans l’agriculture, le terrain le moins fertile determine le prix moyen, tout ce qui favorise la productivite constituent la rente qui alourdit le prix moyen des denrees alimentaires.

L’Angleterre du siècle dernier n’avait donc qu’une ambition : devenir l’atelier du monde entier et abandoner l’agriculture pour se procurer les moyens de subsistance a bas prix dans les colonies. En faisant cela, le capitalisme anglais evitait toutes les limitations naturelles auxquelles il se huerte dans la terre et pouvait se developer a un rythme vertigineux. Ansi, la bourgeoisie pouvait jeter quelques miettes du festin a l’aristocratie ouvriere.

La production capitaliste a pour tendance et resultat, dit Marx, d’augmenter sans cesse la productivite du travail. Autrement dit, il accroit constamment la masse des moyens de production transformes en produits par un meme travail additionnel qui se repartit donc sur une masse de produits toujours plus grande, de sorte que diminue le prix de chaque marchandise, sans que la masse ou le taux de profit n’en baisse pour autant.

Cela nous ramene encore a l’aristocratie ouvriere. Comme nous l’avons vu, une hausse de salaire hierarchisee lui permet de participer a la consummation de luxe des bourgeois. Or, maintenant il ne lui faut meme plus necessairement une augmentation de salaire pour que son pouvoir d’achat augmente, puisque les produits industriels, auxquels elle augmente, puisque de prix pour tous, “democratiquement” – dit Marx–, ce qui exclut tout de meme la grande masse des ouvriers qui n’en achete pas ou peu.

L’aristocratie ouvriere – a un degree moindre, certes, que les capitalistes – voit donc augmenter son niveau de vie du simple fait que la production industrielle s’accroit, d’ou son culte de la production nationale, qu’il faut augmenter et defendre contre les greves sauvages ou prolongees qui perturbent l’ “essor general” de la richesse. Desormais, l’aristocratie ouvriere epouse plus etroitement encore la conception des bourgeois que celle de la masse ouvriere, d’ailleurs formee le plus souvent d’etrangers immigres ou d’ouvriers de couleur. C’est ce qui explique que, dans les pays developpes, l’eventail des salaires puisse etre moins large que dans des pays moins developpes, sans que l’aristocratie ouvriere soit vraiment “lesee” : elle y est, sans doute, encore plus florissante.

Engels prevoyait, dans le cas classique de l’Angleterre, qu’avec la perte de l’Empire colonial et la crise, les aristocrates ouvriers anglais retomberaient dans le proletariat : l’experience historique ultereure nous a confirme ce fait objectif, mais du point de vue subjectif (politique) les traditions petites-bourgeoises restent si fortement enracinees que cette fraction, alors devenue radicale et combative, tend a se ranger directement (dans les rangs fascistes) ou indirectement (dans les rangs social-democrates) du cote de la bourgeoisie et de l’ordre etabli. Les traditions revolutionnaires generals et la longueur de la crise peuvent, dans une certaine mesure, contrecarrer cette evolution. Les greves – ces ecoles de guerre qui preparent a la revolution – sont le test le plus sur pour determiner l’evolution future de l’aristocratie ouvriere. Mais l’experience historique nous rend pessimiste a cet egard.

De nos jours les prix agricoles montent a un rythme echevele, non seulement pour des raisons de conjoncture (phase de prosperite), mais surtout pour des raisons historiques, qui rendent plus evident que le capitalisme est incapable de resoudre la question agraire, alimentaire. L’Angleterre, la France, etc., avaient reussi pendant pres d’un siècle a trouver des produits alimentaires a bon marche dans les colonies, et ce moyen, avec l’expansion de l’industrie, a permis a la bourgeoisie d’emousser la mordant revolutionnaire des ouvriers anglais d’abord, francais ensuite. Mais cette periode de relatif bon marche des aliments est definitivement close maintenant, du fait des luttes revolutionnaires des peuples coloniaux contre l’imperialisme blanc. La classe ouvriere francaise, au travers de ses partis et syndicats ouvriers degeneres, n’a pas apporte son soutien a ceux qui attaquaient alors sa bourgeoisie, comme en temoigne l’episode de la guerre d’Algerie. Ce ne sont donc que des faits economiques encore plus massifs et dramatiques qui pourront changer l’attitude de l’aristocratie ouvriere blanche, voire d’une fraction de celle-ci, ou polatiser la large fraction desheritee du proletariat.

Marx avait prevu, des 1848, que le capitalisme finirait par ne plus trouver de terres chez les autres pour nourrir a bon marche la population blanche. Ce qu’il n’a pas vu, c’est que les peuples de couleur ont du chaser tout seuls les affameurs au milieu de l’apathie monstrueuse des classes ouvriers blanches, et creer pour celles-ci les conditions qui doivent les render de nouveau revolutionnaires, a savoir la necessite de lutter pour manger.

Tous les efforts de la bourgeoisie en vue d’organiser le marche agricole n’ont desormais plus d’autre but que de planifier l’augmentation du prix des denrees alimentaires. Marx avait prevu ce dernier stade : “A mesure que la population s’accroit, le grain etranger ne pouvant entrer dans le pays, on est bien force de faire valoir les terres les moins fertiles, dont la culture exige plus de frais, et dont le produit est par consequent plus cher. [Cf. les terres vierges de Khrouchtchev et le retour a la terre en Angleterre]. Le grain etant d’une vente force [il faut bien manger], le prix s’en reglera sur le prix des produits des terrains les plus couteux. La difference qu’il y a entre ce prix et les frais de production des meilleurs terrains constituera la rente fonciere.” Autrement dit, la rente parasitaire augmente avec les difficultes que l’humanite trouve a s’alimenter.

Lorsque les proletaires reclameront un reajustement des salaires pour compenser la diminution de la baisse de leur niveau de vie, la bourgeoisie et ses innombrables laquais, economistes, journalists et bonzes syndicaux, leur retorqueront, comme toujours, que l’augmentation des salaires fera monter les prix et annulera l’effet de la hausse des salaires. Face a toutes les richesses accumulees, a toutes les capacites productives inouies developpes aujourd’hui, cet argument est absurde. Neanmoins chaque centime d’augmentation des salaires doit etre arrache a la plus-value, et exige une lutte acharnee : tout l’appareil de l’Etat, de la propagande, de la corruption, du chantage est mobilise pour empecher que la moindre parcelle de plus-value ne soit perdue pour ceux qui, innombrables, en vivent et representent l’ordre etabli. Ce sont ces millions de complicites, objectives et sournoises dans le “people” et parmi les “salaries” qu’il faut d’abord denoncer et briser, avant de s’attaquer efficacement au systeme capitaliste lui-meme, ce premier pas etant le plus difficile, mais constituent la condition sine qua non du second.

Reduction de le journee de travail

Toutes les luttes de classe du proletariat vont dans le sens d’une revendication de la diminution de la journee de travail, avec une rigueur et une necessite implacables. De meme c’est aussi sur la prolongation de cette journee que le capital concentre ses efforts de la facon la plus systematique, car c’est le point chaud de l’exploitation capitaliste et de l’extorsion de plus-value.

Le capital est moins affecte par une hausse de salaires qui entame la plus-value deja produite, mais, toutes proportions gardees, ne touche pas au volume de la production ni au taux de croissance du capital, alors qu’une reduction du temps de travail diminue le temps ou le capital produit et extorque de la plus-value.

C’est sur ce point que les porte-parole du capital – oubliant que la journee de travail est faite de sa duree et de son intensite—se prodiguent en louanges, ressassant que la condition ouvriere s’est grandement amelioree depuis un siècle, puisqu’on ne travaille plus aujourd’hui 14 ou 16 heures, mais 8 heures. Il serait aise de repondre que ce “progres” n’est pas due a la bienveillance de Sa Majeste capitaliste. Les ouvriers durent se batter des decennies entieres pour arracher une simple diminution d’une heure, voire meme moins. En outre, il faudrait egalement journee de travail, c’est qu’il se huerte a une vive resistance de l’ensemble des travailleurs.

Plus que jamais, la situation actuelle confirme que le proletariat ne doit rien aux bonnes graces du capital, pour riche et intelligent qu’il soit. En effet, apres des luttes gigantesques, la bourgeoisie dut conceder la journee de 8 heures, ce qui semblait – et etait effectivement—une tres grande conquete, mais cette conquette date aujourd’hui de plus de cinquante ans, au cours desquels les progres tant vantes de la technique productive n’ont pas fait diminuer d’une minute le temps de travail moyen actuel, mais au contraire l’ont fait augmenter, a fortiori en France qui, parmi les pays europeens de developpement comparable, est celui ou actuellement la journee de travail est la plus longue et depasse de beaucoup ce fameux “minimum legal”.

Non seulement l’ouvrier est constraint en periode “normale” de faire des heures supplementaires pour vivre, mais le temps qu’il devrait consacrer au repos (ce qui ne signifie pas seulement dormer, mais vivre et s’occuper de ses interets personnels autant que collectifs de classe) est rogne par les transports, ainsi que par les exigences arbitraries de la “formation professionnelle”, de la “qualification” et autres “recyclages”.

Meme en ce qui concerne la duree du travail dans la production, le marxisme a demontre que la duree ne rend pas compte, a elle seule, de la longeur de la journee de travail. L’intensification du travail allonge, en effet, la journee de travail. Tout le monde sait qu’aujourd’hui un ouvrier fabrique en huit heures infiniment plus que ce qu’il fabriquait 100 ans aupravant en dix heures. De fait, le capitalisme reagit a chaque hausse de salaire ou a chaque diminution de la duree de travail par une intensification des cadences, et s’il mecanise le process de production, c’est que la machine est un moyen materiel permettant “d’extorquer une plus grande quantite de travail dans le meme temps.”

Si au “minimum legal” et aux heures supplementaires (a l’usine, dans les transports, etc.), soit a la duree effective de travail, on ajoute le temps condense par les progress techniques et sociaux du travail des ouvriers, on en arrive a une augmentation vertigineuse de l’exploitation de la force de travail actuelle. Sans risqué de se tromper, on peut dire que cette journee reelle d’efforts a, au moins, augmente de moitie dans les cinquante dernieres annees, ce qui nous ramene aux fatigues des fameuses vielles journees de travail de 12 ou 13 heures et plus.

C’est precisement sur ce point capital que les directions syndicales opposent le moins de resistance serieuse et generale au capitalisme. Ce n’est pas fortuitement que le rythme d’exploitation s’est accelere au cours de ces vingt dernieres annees avec le travail aux pieces et l’augmentation des cadences, le durcissement des norms, le jumelage des machines, tous ces actes de piraterie etant perpetres avec une sauvagerie accrue d’annee en annee et developpant les formes de surexploitation de la force humaine de travail, qui n’usent pas seulement les energies musculaires, mais aussi nerveuses, vitals. En effet, les directions syndicales leur ont donne une impulsion supplementaire, en defendant les primes de productivite, en liant le salaire au rendement, en se battant pour tout un attirail de primes, en acceptant l’interessement de l’ouvrier a l’entreprise, et, plus generalement, en apprenant aux ouvriers a identifier leurs propres interets de classe avec ceux de la production de l’entreprise et de la nation, de la civilization et de la patrie.

Nous ne pouvons developer ici le mecanisme par lequel cette capacite infinite de production de plus-value qui se trouve dans la carcasse humaine de l’ouvrier permet a une quantite croissante d’improductifs, de non-productifs, d’antiproductifs et autres parasites de se developer en meme temps que les industries inutiles voire antisociales, mais toujours les plus modernes, qui les font vivre et font travailler les ouvriers a des rythmes effrenes.

Pour Marx, deux tendances s’entrecroisent sans cesse sous le capitalisme : d’une part, celle d’employer de moins en moins de bras pour produire autant ou plus de marchandises, ce qui revient a diminuer le nombre d’ouvriers dans chaque fabrique et industrie donnees, le capitalisme traitant l’ouvrier comme un indesirable et cherchant a l’eliminer ; d’autre part, la tendance qui consiste a employer le plus de bras possible, parce que les ouvriers sont la source de la richesse, et qu’a un certain degre de la force productive, la masse de la plus-value et du surproduit augmente avec celle du travail employe. La premiere tendance jette l’ouvrier sur le pave et cree une double surpopulation, les chomeurs et les parasites qui vivent du nouveau surtravail, tandis que la seconde absorbe ces ouvriers et ne cesse d’elargir le salariat et l’exploitation. Mais Marx insiste sur ce point que les eocnomistes bourgeois laissent de cote :

“L’augmentation continuelle des classes moyennes qui, placees entre les ouvriers et les capitalistes, vivent Presque directement du revenu, pese sur la classe ouvriere et accroit la puissance et la securite des classes superieures” : c’est a ces classes liees au capital par leurs interets que se heurtent donc aussi les revendications ouvrieres.

Ces classes contribuent directement a l’exploitation ouvriere, et leur proliferation au fur et a mesure du developpement capitaliste explique en partie la capacite de resistance du systeme bourgeois. Ces classes, qui absorbent la plus-value en trouvant un employ au service du capital auquel les lient leurs interets directs, s’opposent elles aussi au proletariat lorsqu’il demande, une augmentation de salaire qui entame la plus-value. L’odieux systeme capitaliste economise sur le dos des ouvriers productifs pour gaver ces classes superflues, mais indispensables a l’ordre capitaliste qu’a divers degres elles representent materiellement et defendent ideologiquement.

“Plus le travail gagne en force productive, plus la journee de travail peut diminuer. Or, plus la journee de travail diminue, plus son intensite peut croitre. Au niveau social, la productivite croissante du travail entraine une economie de travail, en supprimant toute depense unitile en moyens de production aussi bien qu’en forces vitals. Alors que le mode de production capitaliste impose cette economie dans chaque enterprise prise a part, en faisant de la folle depense de la force ouvriere un moyen d’economie pour l’exploiteur individuel, il cree par ailleurs, en raison de son systeme anarchique de concurrence, la dilapidation la plus effrenee du travail productif et des moyens de production sociaux, et de plus il cree une multitude de fonctions parasitaires qu’il rend desormais plus ou moins indispensables.”

Le capital peut, grace a sa mobilite et sa capacite surprenante d’adaptation, entremeler les elements productifs aux improductifs, multipliant les categories hybrids ou ambigues. Ainsi, le producteur de tabac est productif (puis-qu’il cree de la plus-value), mais la consummation de tabac est improductive (cf. Marx, Fondement, etc., Ed. Anthropos, t. I, p. 253, note).

De facon generale, le capitalism developpe de plus en plus la loi selon laquelle plus un travailleur est engage dans un travail productif et travaille dur, moins son sort est enviable et moins il gange par rapport a veux qui s’activent dans les senteurs moins productifs. Il existe, aussi, des syndicats qui regroupent les travailleurs improducifs et meme inutiles. La pression que le capital – par nature, puisqu’il exproprie meme l’immense masse des petits, moyens et meme grands capitalistes – exerce sur ces “salaires” est moindre que celle qu’il impose aux ouvriers productifs. Leur “syndicalisme” s’en ressent : c’est celui-la meme, avec ses comites paritaires, ou salaries et employeurs conviennent des questions de recrutement, de mutation, de creation de postes, d’organisation du service, soit la quintessence du syndicat aclassiste et de collaboration avec la patronat, que l’on propose aujouod’hui comme modele aux syndicats ouvriers. C’est une veritable serre chaude pour les methodes syndicales reformistes.

L’unite du mouvement syndical suppose l’elimination de tous les syndicats de categories qui n’existent que pour capter des privileges par rapport a la grande masse. Pour Marx-Engels, cette unite passe par l’activation maximale des couches les plus defavorises qui sont justement celles qui sont les plus productives, donc porteuses de la societe future. Les elements revolutionnaires doivent tender tous leurs efforts pour les organiser et les politiser en developpant leur activite et leur initiative propres. Les mots d’ordre qui unifieront le proletariat devront donc commencer par avantager massivement ces couches profondes. C’est exactement l’inverse de ce que pratiquent les directions opportunistes actuelles. Seuls des mots d’ordre revolutionnaires peuvent unifier le proletariat, et le plus efficace est la reduction de la journee de travail avec l’ecrasement des hierarchies et un salaire moyen qui ecarte toutes les tentations des heures de zele supplementaires.

De nos jours, la semaine de travail ne doit pas etre simplement reduite d’une demi-heure. En effet, la diminution du temps de travail doit etre function du temps que le progress technique – l’element social du travail—economise. Nous estimons que cela reduit la journee de travail de moitie au moins, et ce, pour retablir uniquement le statu quo ante et eliminer la surexploitation qui s’est developpee depuis cinquante ans. En fait, le capital est incapable de satisfaire cette revendication qui annulerait des branches d’activites inutiles entieres et porterait un coup decisive a l’hypertrophie productive, a la folle croissance des rythmes de production, a la production pour la production, c’est-a-dire au capital. Cet objectif est directement lie a l’abolition du salariat, donc due systeme capitaliste tout entrier. Elle a le meme sens que la revendication de l’Internationale de Lenin apres 1919 : la journee de six heures.

Une reduction massive de la journee de travail implique tout d’abord que les salaires percuss restent a leur niveau, ce qui correspondrait a une augmentation generale de l’actuel salaire horaire. Cette majoration est indispensable pour permettre la suppression complete des heures supplementaires, des primes de production, du travail aux pieces et des innombrables incitations a un rendement accru. Etant donne qu’il s’agit d’une mesure de classe, les couches defavorisees devraient en beneficier relativement plus que les autres. En effet, les couches qui travaillent le plus durement et sont les plus mal payees on ten general l’horaire de travail le plus long ; de meme, les privileges des salaries non productifs et des aristocrates ouvriers ne sont pas seulement d’ordre salarial, mais aussi d’ordre horaire. Si l’on maintenait simplement le meme montant de salaire pour une duree de travail ramenee a un meme horaire deja proportionnellement augmente plus que celui des autres, mais ce serait insuffisant.

Le mot d’ordre de la reduction generale et massive des heures de travail est egalement inseparable de la lutte contre les directions syndicales qui subordonnent les interets des travailleurs a ceau de la production nationale, de la democratie et de la legalite. Il implique donc la conquete de la direction syndicale par le parti revolutionnaire marxiste, qui lie toutes ses revendications, meme immediates, a l’objectif de la destruction violente de l’Etat et de la forme de production capitaliste. Si le systeme capitaliste est incapable de satisfaire des revendications, il faut tout simplement lui substituer le socialism, c’est-a-dire poser clairement et energiquement le problem de la revolution.

La lutte pour la reduction de la journee de travail est capitale, parce qu’elle synthetise toutes les autres revendications : lutte contre la surexploitation et les conditions particulieres dans lesquelles se trouvent certaines categories ouvrieres du fait de la division du travail qui les tient a l’ecart du mouvement general ; organisation de la production d’apres les criteres des travailleurs, avec l’arret des installations productives aux heures legales, soit un premier coup de frein a la domination des machines sur le travail vivant ; suppression des privileges de l’aristocratie ouvriere, toujours en quete de hauts salaires meme limites a une seule couche d’ouvriers et qui est liee par mille fils, primes de fidelite, de rendement, de commandement, de participation, etc. a l’enterprise particuliere ; pas decisive vers l’uniformisation des conditions de travail, de remuneration et, par contre-coup, d’assurance, de maladie, de retraite et de pension ; bref, c’est un coup serieux porte au particularisme, aux hierarchies de toutes sortes et a la soif d’argent et d’objets, autrement dit a la propriete privee, d’autant plus redoubtable et virulente qu’elle est diffuse en des millions de tetes, et concentree en quelques enterprises geantes.

Temps de travail capitaliste et communiste

Plus une forme de societe vieillit, plus ses rapports sociaux et politiques se figent et se sclerosent, tandis que les forces productives continuent de se developer, en faissant craquer les structures sociales depassees. Ainsi, plus le travail deviant souple, inventif, fertile, moins les conditions dans lesquelles il agit admettent le mouvement. Au cours de l’ultime phase de developpement capitaliste, la societe officielle, foncierement conservatrice, se fait donc totalitaire et hierarchisee, comme la societe feodale en son temps. “C’est le merite indiscutable de Fourier d’avoir prevu cette forme pyramidale de l’industrie moderne qu’il appelait feodalisme industriel.”

Le capitalism senile impose aussi cette hierarchisation aux travailleurs qui sont de plus en plus divises et encadres strictement dans un reseau etanche de fonctions, de postes de travail et de remuneration. Le salaire de chaque ouvrier est divise en toutes sortes de reminerations differees, qui sont autant de deductions sur le salaire actuel : allocations familiales, de la femme au foyer, de logement, de transport, de maladie, d’anciennete, sans compter des hierarchies et grilles de salaires evaluant de maniere arbitraire et sournoise la qualification et le rendement de chaque travailleur. Une seule enterprise peut avoir ainsi une grille des salaires comportant plus de 400 taux differents, grille variant d’une entreprise, d’une branche d’industrie, voire meme d’une localite a l’autre. Tout est pese : age, anciennete dans la formation, dans l’usine, etc. L’economie capitaliste, tout a fair totalitaire, s’empare de toutes les particularites naturelles de chaque individu pour les ficher, les cataloguer et leur fixer un prix qui n’a aucun rapport avec l’activite creatrice de valeur qui doit faire un effort determine dans le proces de production.

Or, le merite historique du capitalisme a ete precisement d’avoir tout reduit a une seule valeur universelle et simple : l’heure de travail, non pas individuelle, mais moyenne et sociale, qui mesure la valeur de toute marchandise et regle la production da chaque branche, en indiquant non seulement ce qu’il faut produire, mais encore combine et dans quelles conditions il faut produire pour que la marchandise soit rentable, profitable.

“Le travail est, semble-t-il, une categorie toute simple, et l’idee du travail en general – travail tout court – est vieille comme le monde.” Mais, poursuit Marx, “cet etat de choses n’atteint son plus grand developpement que dans la forme la plus modern des societes bourgeoisies : aux Etat-Unis. C’est donc la seulement que la categorie abstraite du “travail”, “travail en general”, travail sans phrase, point de depart de l’economie modern, deviant vraie dans la pratique”.

Depuis lors, l’economie europeenne a rejoint et meme depasse ce niveau des Etats-Unis, mais au leiu que cette simplification du travail sans phrase contribue a serrer les rangs de la classe ouvriere, seule classe du travail, le capital a etendu le salariat a toutes les formes d’activite, improductives, antiproductives, antisociales, voire aux apparences d’activite des exploiteurs, puisque tout le monde est desormais salarie, du president de la Republique au dernier sbire de la police, qui plus est, le travail tout court a ete scinde en mille fractions qui ecartelent et broient l’individu qui a le Malheur d’etre un travailleur productif aussi bien que la classe ouvriere moderne.

La revendication de la reduction du temps de travail, en portant un coup a tout l’eparpillement artificiel du travail, se fonde donc sur un aspect de la realite developpee par le capitl lui-meme, mais niee par lui pour des raisons de conservation. En mettant cette revendication au centre de ses preoccupations, la classe ouvriere s’empare donc d’un levier solide qui lui permet finalement  de renverser l’ordre social capitaliste et d’instaurer une forme communiste d’organisation de la production et de la societe. Cette revendication a un caractere permanent, car elle se relie directement au but supreme du socialism, a la difference d’autres revendications immediates qui ont un contenu transitoire, non seulement parce qu’elles sont finalement remises en question par la societe capitaliste, mais encore parce qu’elles ne se posent plus dans la societe communiste qui ignore le salaire, l’argent, l’Etat et la democratie.

“En fait, dit Marx, aucune forme de societe ne peut empecher que, d’une maniere ou d’une autre, le temps de travail disponible de la societe ne regle la production.”

“Meme apres la suppression du mode de production capitaliste, la determination de la valeur sera toujours au premier plan, parce qu’il faudra plus que jamais regler le temps de travail et la repartition du travail social entre les differents groupes de production, et plus que jamais il faudra tenir une  comptabilite sur ces choses, plus importantes que jamais.”

“La comptabilite, comme controle et resume mental du proces de production, deviant d’autant plus necessaire que le proces se passe advantage a l’echelle sociale et perd son caractere purement individuel. Elle est donc plus necessaire dans la production capitaliste que dans la production parcellaire des artisans et paysans, plus necessaire dans la production communautaire que dans la production capitaliste. Mais les frais de la comptabilite se reduisent avec la concentration et a mesure qu’elle se transforme en une compatibilite sociale.”

Suppons, dit Marx, rien que pour faire un parallele avec la production marchande, que la part accordee a chaque travailleur soit en raison de son temps de travail, le temps de travail jouerait alors un double role. D’un cote, sa distribution dans la societe regle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en meme temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun reserve a la consummation.

Mais, dans la societe socialiste, la production changera qualitativement, et nous allons voir maintenant les modifications que cela entraine pour l’heure de travail. Tant que la regulation de la duree de travail ne s’effectue pas sous le controle direct et conscient de la societe, les articles a produire seront determines par leur moindre cout de production, ce qui signifie que les denrees alimentaires passent apres les produits industriels, que les produits ont tendance a se degrader de plus en plus, “les produits les plus miserables ayant la prerogative de server a l’usage du plus grand nombre”.

Dans la societe socialiste, le rapport entre la terre et l’industrie sera renverse et, des aujourd’hui, le proletariat, lorsqu’il obtient une hausse generale de salaire, tend, nous l’avons vu, a reorienter la production vers le secteur fundamental de l’agriculture. Le principe economique en sera que les articles produits seront determines en fonction de leur degree d’utilite sociale, et non plus de leur moindre cout de production.

Le rapport qui subsistera, dit Engels, c’est celui qui existe entre les besoins de la consummation et les capacites de production : “Dans un etat digne de l’humanite il n’y aura pas d’autre concurrence que celle-la. La communaute devra calculer ce qu’elle peut produire etant donne les moyens don’t elle dispose et elle determinera, d’apres le rapport de ses forces de production a la masse de ses coonsommateurs, dans quelle mesure elle pourra satisfaire les besoins de luxe ou devra les limiter.”

“Dans la societe communiste, il sera facile de connaitre aussi bien la production que la consummation. Comme on sait ce dont une personne a besoin en moyenne, il est facile de calculer ce qu’un nombre donne de personnes a besoin, et comme la production ne sera plus entre les mains de quelques acquereurs prives, mais entre celles de la communaute et de son administration [l’Etat etant aboli], il sera aise de regler la production d’apres les besoins.”

La societe a fait alors un pas de plus. La veritable economie porte sur le temps de travail, ce que le capitalisme effectue en reduisant le travail necessaire a la production au minimum et en diminuant les frais de production. Mais pour cela, il reduit la classe des travailleurs a n’etre qu’une machine a produire la plus grande quantite possible de temps disponible. “Si le temps de travail est la mesure de la richesse, c’est que la richesse veritable signifie le developpement de la force productive de tous les individus. Des lors ce n’est plus le Temps De Travail, mais le Temps Libre qui mesure la richesse.” Dans la societe socialiste donc, “economiser du temps de travail, c’est accroitre le temps libre, c’est-a-dire le temps servant au developpement complet de l’individu, ce qui agit en retour sur la force productive et l’accroit.”

Dans le premier volume, nous avons cite Lenine qui attribuait tout naturellement aux organisations economiques du proletariat que sont les syndicats la tache, une fois le pouvoir conquis par le proletariat, de transformer l’homme aliene du capitalism en communiste : “Par l’intermediaire de ces syndicats d’industrie, on supprimera plus tard la division du travail entre les hommes ; on passera a l’education, a l’instruction et a la formation d’hommes universellement developpes et prepares, sachant tout faire. C’est la que va, doit aller et arrivera le communism, mais seulement au bout de longues annees.” (p. 109).

Dans ses articles sur les taches des syndicats (p. 36, 87, 90 de ce volume), Engels pose comme but aux syndicats de prendre possession des moyens de production : nul doute qu’ils aient une part preponderante dans le processus de controle des travailleurs organises. Marx, lui, met en evidence, a propos de la lutte des syndicats pour la dominution de la journee de travail, que le proletariat, meme au sein de la societe capitaliste et jusque dans les revendications qui semblent les plus immediates, deploie ses efforts pour la realization des buts finaux les plus eleves du communism, un fil tenu mais solide reliant toutes les revendications qui semblent les plus immediates, deploie ses efforts pour la realisation des buts finaux les plus eleves du communism, un fil tenu mais solide reliant toutes les revendications de classe entre elles et ce programme supreme (p. 177 – 181).

“Etat donne l’intensite et la productivite du travail, le temps que la societe doit consacrer a la production materielle est d’autant plus court, et le temps disponible pour le libre developpement des individus d’autant plus grand, que le travail est distirbue plus egalement entre tous les membres de la societe et qu’une couche sociale a moins le pouvoir de se decharger sur une autre de cette necessite impose par la nature. Dans ce sens, le raccourcissement de la journee de travail trouve sa derniere limite dans la generalisation du travail manuel.”

Generalisation du travail manuel

Dans le systeme capitaliste, la fecondite croissante du travail productif engendre, au contrare, la formation d’une couche de plus en plus grande de “parasites qu’il rend plus ou moins indispensables.” Ce n’est donc pas dans le systeme capitaliste que la reduction de la journee de travail, revendiquee par les syndicats, peut aboutir a la generalisation du travail manuel et, par contrecoup, du travail intellectuel, autrement dit a l’epanouissement total de l’individu qui combine ces deux types d’activite. Pour obtenir ce resultat, les ouvriers doivent se hausser a une forme de lutte politique, en renversant le systeme de domination capitaliste. Lorsque le pouvoir politique sera entre les mains ouvrieres, les revendications que le capital ne saurait satisfaire peuvent alors continuer de se realizer, atteignant un point de non-retour. La tache principale sera d’abolir les differences de classe, soit de revenue, de categorie, de formation intellectuelle ou manuelle pour obtenir precisement “une association ou le libre epanouissement de chacun est la condition du libre epanouissement de tous” (Manifeste de 1848).

Dans la Critique du programme de Gotha, Marx definit le processus qui assure  le passage au mode de vie et de travail communiste, apres la conquete du pouvoir politique par le proletariat. En premier lieu, nous avons la suppression des revenus lies a la terre (rentes foncieres) ou au capital (profit) : les classes ou groupes correspondants disparaissent du fait que chacun doit travailler pour vivre et que la societe dispose de tous les moyens de production et du produit du travail collectif. Chaque travailleur recoit “de la societe un bon certifiant qu’il a fourni telle somme de travail (apres deduction du travail effectue pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des reserves sociales exactement autant d’objets de consummation que lui a coutes son travail : le meme quantum de travail qu’il a donne a la societe sous une forme, il le recoit en retour sous une autre forme.” Cependant, “en depit de ce progres, ce droit egal reste prisonnier d’une limitation bourgeoise. Le droit des producteurs est proportionnel au travail qu’ils fournissent”, l’element social du travail revenant a l’ensemble de la collectivite.

A ce stade deja, la monnaie et le salariat ont, en fait, deja disparu, comme Marx l’indique dans le deuxieme livre du Capital : “Le capital-argent disparait en production socialisee. La societe repartit la force de travail et les moyens de production entre les diverses branches d’industrie. Les producteurs pourront, si l’on veut, recevoir des bons en echange desquels ils preleveront sur les depots sociaux de consummation une quantite correspondant a leur temps de travail. Ces bons ne sont pas de l’argent. Ils ne circulent pas.”

La retribution du travail elle-meme a donc deja subi de fortes restrictions qui tendent a faire disparaitre la classe des proletaires salaires elle-meme : “Ce droit egal est un droit inegal pour un travail inegal. Il ne reconnait aucune distinction de classe, puisque tout homme est un travailleur comme les autres ; mais il reconnait tactitement comme un privilege de nature le talent inegal des travailleurs et, par suite, l’inegalite de leur capacite productive.” Dans la societe bourgeoise, le salaire devait pourvoir a la reproduction de la force de travail – c’est-a-dire a la famille du travailleur – ainsi qu’aux frais de formation, d’education, de maladie, de retraite ; en revanche, des le premier stade du socialism, la remuneration du travail ne sert plus qu’a subvenir aux besoins strictement personnels de chaque travailleur, etant donne que la societe prend en charge le fonds destine a la satisfaction communautaire de besoins tells que les ecoles, l’hygiene publique, etc., ainsi que le fonds destine a ceux qui sont dans l’incapacite de travailler, etc., autrement dit les caisses de retraite, de maladie, de vieillesse, de maternite, etc., revendiquees par les ouvriers deja souls le capitalisme. Elles seront systematisees en un ensemble qui abolit les differences de categories et les conditions mercantiles d’attribution, apres avoir ete arrachees aux griffes de l’argent ainsi qu’a celles de l’Etat et du capital, si les syndicats ouvriers n’ont pas ete capables de les gerer eux-memes en toute independance, comme Marx et Engels le proposaient afin de les soustraire a la domination du patronat (cf. le texte sur les Caisses d’assurance et de retraite, pages 225 – 235). Et Marx ajoute que, dans ces spheres interessant une fraction considerable de la population (enfants, adolescents, maladies, vieillards, meres), “le travail lui-meme ne mesure plus ce que l’on touche et cetter sphere s’accroitra a mesure que se developpe la societe nouvelle.”

En revanche, Marx precise que “la fraction destinee aux frais generaux d’administration qui ne concernent pas la production, diminuera a mesure que se developpera la societe nouvelle” : nous allons vers l’extinction de l’Etat.

La societe, detenant les moyens de production et le produit du travail collectif de tous, retranchera de ce que chacun touche pour ses besoins immediats : 1 un fonds destine au remplacement des moyens de production uses ;

2 une fraction additionnelle pour elargir la production ;

3 un fonds de reserve et d’assurance contre les accidents, les perturbations dues aux phenomenes naturels, etc.

On est tout pres de la societe don’t le principe est : “De chacun selon ses capacites, a chacun selon ses besoins.”

Legalite et evolution economique du capitalisme

La question de la legalite des syndicats et du droit de greve est liee par definition a celle de l’Etat bourgeois. Elle constitue la premisse du tres grave probleme actuel, celui de l’integration des syndicats dans les institutions etatiques capitalistes. A l’inverse, elle pose le probleme fondamental, pour le marxisme, de l’autonomie des organisations economiques et politiques du proletariat, l’emancipation de la classe ouvriere etant son aeuvre a elle.

Durant la premiere periode de sa domination, tout etait clair et simple : la bourgeoisie interdisait systematiquement les syndicats, comme Marx et Engels le montrent dans les textes qui qui suivent, a l’exemple de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France. Au debut du capitalisme, ne disposant pas de la moindre reserve, la classe ouvriere ne soupconnait meme pas un etat capitaliste ou ses conditions seraient sensiblement ameliorees. Nulle illusion sur un proche avenir meilleur ne pouvait donc la retenir aux heures de crise aigue, et la lutte economique debouchait tout naturellement sur le terrain politique, dans la rue, sur les barricades, contre les bastions de l’Etat bourgeois. La bourgeoisie, ne disposant pas encore d’une accumulation considerable d’installations productives et de machines qui augmentent l’intensite du travail, donc la productivite, n’avait qu’un moyen sur et eprouve d’extorquer la plus-value : allonger autant que possible la journee de travail. Dans ce conditions, a l’heure de la crise de surproduction periodique, la bourgeoisie devait reduire les heures de travail jusqu’a ce que le marche soit desengorge ; autrement dit : elle jetait sur le pave ses ouvriers qui n’avaient plus d’autre recours que la force et la lutte frontale contre le regime bourgeois.

Cette relative penurie de reserves chez la bourgeoisie explique aussi qu’elle se soit lance, des sa naissance, a la conquete d’un empire colonial dont les richesses devaient lui server d’amortisseur et de volant de securite et lui donner une certaine marge de manaeuvre dans la lutte des classes a l’interieur.

Ce n’est finalement qu’au cours de la phase idyllique du capitalisme que naitront, d’abord dans une mince couche d’ouvriers, les illusions reformistes : la capacite de production capitaliste est maintenant assez grande pour ameliorer quelque peu le sort de la classe ouvriere, “pour lui lancer quelques miettes du festin bourgeois”. Un developpement politique et social relativement calme peut s’amorcer dans les pays industrialises, le capital exercant sa rage sauvage dans les colonies.

A l’epoque de Marx, cette phase idyllique etait plus marquee en Angleterre que sur le continent, ou le capitalisme etait moins developpe et s’etait etendu un peu plus tard. Le capitalisme n’en changea pas pour autant de nature, etant tout a fait incapable d’ameliorer durablement le niveau moyen de toute la classe ouvriere. Les crises et les guerres, plus devastatrices et plus longues que jamais, feront retomber periodiquement les masses dans une misere atroce. Quoi qu’il en soit, la bourgeoisie pourra tout juste entretenir une frange de la classe ouvriere, une arostocratie privilegiee par rapport a la masse des travailleurs. Il se trouve, toutefois, que cette aristocratie beneficie d’une position dominante, car c’est elle qui est la plus formee politiquement, mieux organisee, plus libre de ses mouvements, bref la plus influente au sein de la classe. D’ou l’importance de la lutte que Marx et Engels ont menee contre ces traitres et deserteurs. De fait, a l’heure de la crise aigue, l’aristocratie ouvriere est partout entire, et a decider du sort du mouvement ouvrier pour des decennies.

Meme lorsqu’il se pretend apolitique, le reformisme est toujours a la fois economique, politique et social. Sur le simple plan economique, politique et social. Sur le simple plan economique, il n’a jamais realise veritablement une amelioration generale et durable de la classe ouvriere dans son ensemble. Des le debut, il a defend les interets hierachises, la categorie professionnelle particuliere. Le reformisme se huerte, en fait, a un double obstacle qui a provoque sa faillite historique : d’une part, a la tendance generale de l’economie capitaliste qui est d’abaisser, non d’elever, le niveau moyen des salaires ; d’autre part, aux mouvements de masse qui debordent les revendications limitees du reformisme et s’engagent dans la voie revolutionnaire.

Marx et Engels, ui souhaitaient veritablement une amelioration progressive et generale des conditions de vie des travailleurs, devaient tout logiquement proposer au mouvement ouvrier l’utilisation de moyens revolutionnaires et la lutte pour l’abolition du salariat, puisque le capitalism est incapable d’assurer durablement cette amelioration. Celle-ci ne compromet-elle pas touot le systeme bourgeois a l’heure de la plus grande surproduction, ou precisement le capitalism tombe en crise ou conjure une guerre devastatrice ? Le reformisme de Marx et Engels passe donc inevitablement par la revolution anticapitaliste, mais a ce compte ce n’est plus du reformisme, mais du communism revolutionnaire.

Droit de greve et Etat

Le droit bourgeois affirme en principe que le droit de greve s’exerce dans le cadre des lois en general, simplement parce qu’il est garanti par la Constitution. Le fameux preavis de greve ne fait que rppeler ce fait, en faisant un pas de plus, mais de taille : l’immixtion directe dans l’action et les revendications ouvrieres.

A premiere vue, le droit se manifeste simplement en des lois ou des prescriptions ordonnant de faire ou de ne pas faire, en droits actifs ou passifs, valables pour tous. Mais l’ensemble de ces droits forme justement la legislation d’un Etat qui est bourgeois et qu’il ne suffit pas d’affubler de l’etiquette democratique pour qu’il perde son caractere de classe et cesse de defendre finalement la bourgeoisie. En fait, les lois ont pour but non seulement de defendre l’Etat bourgeois et les interets anti-ouvriers qu’il couvre, mais encore de justifier les mesures legales.

Cela signifie-t-il que le droit de greve defende la propiete privee, la classe et les interets bourgeois ? C’est absolument evident de nos jours, si dans cette formule on considere le droit, et non la greve. Si bonne qu’elle puisse paraitre, la loi defend en derniere analyse l’Etat bourgeois, et plus une loi est populaire, plus elle sert a defendre et a proteger la propriete privee, dans la mesure ou elle interesse des couches plus vastes et tente de les englober dans l’ordre bourgeois.

En pratique, ce qui est grave dans cette formulation, c’est qu’on fasse admettre que la greve est soumise a des regles emanant de l’Etat bourgeois, non de la classe proletarienne. Et pourquoi la Constitution ne prevoirait-elle pas aussi les regles suivant lesquelles la revolution devra se derouler ? Dans les textes qui suivent, Engels exprime le principe : “l’Anglais n’est pas libre grace a la loi, mais en depit de la loi”, “la lutte des pauvres contre les riches ne peut donc etre menee jusqu’a son terme ultime sur le terrain de la democratie ou de la politique en general”. A la fin de sa vie, presse par la direction social-democrate allemande de soutenir la legalite (que l’Etat bourgeois voulait romper pour surprendre les socialistes), Engels resista de toutes ses forces : “Je ne peux tout de meme pas admettre que vous ayez l’intention de prescrire, de tout votre corps et de toute votre ame, la legalite absolue, la legalite en toutes circonstances, la legalite meme vis-à-vis de ceux qui froissant la legalite, bref la politique qui consiste a tendre la joue gauche a celui qui vous a frappe la joue droit.” Et de rappeler la conception traditionnelle du marxiste pour lequel les lois n’engagent en rien les ouvriers, mais representent l’etat d’une force que l’on est ou non en mesure de contrer, d’utiliser pour un repit ou une manaeuvre : “Legalite aussi longtemps que cela nous arrange, mais pas legalite a tout prix, meme en paroles!”

Marx a certes defend la these selon laquelle il fallait lutter pour arracher a l’Etat une loi limitant les heures de travail, loi qui s’impose aussi bien aux patrons rebelles qu’aux ouvriers recalcitrant (ceux, par exemple, qui veulent faire des heures supplementaires). L’avantage d’une telle loi, dit-il, c’est : 1 qu’elle s’applique a tous sans distinction et n’exige aucune contrepartie ni des patrons ni, surtout, des ouvriers. Autrement dit : aucun accord ou convention ne lie les uns aux autres, engageant la parole et limitant l’action des uns contre les autres, comme c’est le cas dans les conventions actuelles, signees par les syndicats et patrons. En contrepartie, les ouvriers n’ont jamais eu a fortiori a s’engager, moralement ou formellement, a respecter le droit de l’Etat ; 2 qu’elle est le reflet d’un rapport de forces : meme un Parlement conservateur peut etre contraint de voter une telle loi, qui n’engage pas le parti ouvrier vis-à-vis de l’Etat, contrairement a ce qui se passe dans le parlementarisme ouvrier degenere, avec ses compromis et ses astuces. L’Etat, violence concentree, appliquera ou non la loi (suivant ses interets de classe), mais les choses restent claires : dans les deux cas, c’est en consequence d’un rapport de forces. Dans tous les cas, le proletariat n’aliene pas sa liberte d’action.

La limite entre l’utilite pour le proletariat de revendiquer une loi reglementant le travail est fixee par le principe qu’il faut preserver a tout prix l’autonomie d’action du proletariat. Celui-ci ne doit absolument  pas se laisser lier les bras, voire meme laisser supposer qu’il est engage avec le pouvoir. Un exemple montre le prix que Marx et Engels paient pour cette autonomie du proletariat : “La racine de tout le mal se trouve justement dans le fait que les capitalistes cotisent d’une facon ou d’une autre [aux mutuelles]. Tant que cela durera, on ne pourra leur retirer la direction de la Societe et de la Caisse de mutuelle. Pour etre de veritables societes ouvrieres, les mutuelles doivent reposer uniquement sur les cotisations des ouvriers. C’est ainsi seulement qu’elles pourront se transformer en syndicats qui protegent les ouvriers de l’arbitraire des patrons individuels.” (Cf. infra, p. 231.)

En revanche, les ouvriers  e tolereront jamais une greve pour de simples raisons juridiques : leur attitude dependra toujours, et de ce qui les arrange, et des forces dont ils disposent, sans parler de celles qu’ils trouvent en face d’eux. Certes, une greve a ses regles, mais ce ne sont pas les reglements de police. La greve doit satisfaire les interets proletariens, et organiser une greve signifie disposer les forces ouvrieres dans les conditions les meilleures pour atteindre non seulement un resultat immediat, mais encore et surtout pour unifier la classe ouvriere contre les classes bourgeoises, en portant un coup aux interets economiques et sociaux, donc politiques aussi, du capitalism.

Le proletariat ne saurait admettre une limitation contractuelle, legale, de son action. Or, c’est a quoi visent les regles qu’implique le droit de greve. Ce qui est appele hypocritement “regale” est en realite une limitation pure et simple du mouvement de greve, et sous sap ire forme, celle de l’autolimitation par les syndicats qui s’y plient. Avec le preavis de greve, ces syndicats n’attendent meme plus que l’Etat intervienne, ils s’imposent a eux-memes des regles qui, au lieu de surprendre l’adversaire et de saboter ses plans, consistent a l’avertir huit jours a l’avance de l’eventualite d’une greve. Le patron trouve alors le temps de preparer les moyens de sa defense, d’organiser la delation, ainsi que la corruption parmi les ouvriers, de prendre ses dispositions pour les stocks et les clients, de maximum les installations productives (que ces memes syndicats se vantent d’ailleurs de preserver, alors que les capitalistes ferment tous les jours des usines encore en etat de marcher) et, enfin, de prevenir les forces repressives de l’Etat et de la police.

Dans ces conditions, la greve n’est plus une arme de lutte, mais une simple abstention de travailler, une simple protestation civile, une demonstration pacifique, un cortege compact et ordonne, meme s’il est neanmoins attaque avec ferocite par les forces de l’ordre bourgeois ou, mieux, de l’ordre du droit de greve bourgeois.

Enfin, reconnaitre et respecter ce “droit” equivaut a revendiquer la defaite perpetuelle de la classe ouvriere, sa subordination eternelle a l’Etat capitaliste, son infeodation aux partis opportunistes et a la direction capitularde des bonzes syndicaux. C’est abandoner la politique a la bourgeoisie, et se cantonner, avec le succes que l’on sait, dans les requetes purement economiques, bref, selon l’expression d’Engels, c’est reconnaitre l’eternite du capital et du salariat.

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